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Être et surtout ne pas être psychothérapeute !

Une posture d'accompagnement spécifique et une éthique claire

"Sans orgeuil on ne fait rien, sans humilité, on le fait mal". Didier van Cauwelaert

Introduction : savoir-faire et savoir-être, une question de confiance

" Être et surtout ne pas être psychothérapeute ! " est bien évidemment un clin d'œil à William Shakespeare. En tant qu'ancien professionnel de théâtre, je me sens tout à fait autorisé à détourner la célèbre formule pour précisément souligner qu'il ne s'agit pas pour moi d'être ou de ne pas être mais bien d'être et surtout de ne pas être psychothérapeute. Derrière ce sourire, je développerai donc le positionnement qui est le mien au regard d'un métier que je prends au sérieux, sans pour autant me prendre au sérieux.
Outre que je mets un point d'honneur à rendre lisible la nature de mes activités, je crois qu'il reste particulièrement difficile pour un individu lambda d'avoir des repères fiables et rigoureux dès lors qu'il est question de soins psy... Car il faut bien convenir qu'effectivement dans ce domaine d'activité, on trouve tout, le meilleur comme le pire... aussi bien dans le secteur public que dans le privé, et je ne suis pas convaincu que la nécessaire remise en ordre des pouvoirs publics ait clarifié les tenants et les aboutissants de la complexité dont il est question ici.
Je rappelle que le titre de psychothérapeute ne se confond ni avec celui de psychologue, ni avec celui de psychanalyste, ni avec celui de psychiatre. Précisons que depuis peu, on voit fortement se développer un troisième titre, celui de psychopraticien. Si bien que l'on peut être psychologue sans avoir aucune expérience de psychothérapie ou que l'on peut être psychopraticien et exceller comme psychothérapeute sans en avoir le titre ou encore être psychiatre et ne soigner qu'avec des médicaments. Bien évidement, le mieux est d'être à la fois un praticien expérimenté du soin psy et en plus de disposer du diplôme !

On l'aura compris, dans ce domaine, la compétence repose autant sur un savoir-être que sur des connaissances pointues sur ce que représente un comportement déviant, une psyché en souffrance ou un geste de soin psy. Aussi il en va de ma seule responsabilité de donner à entendre les nuances que j'apporte à l'exercice d'une activité qui reste par nature bien mystérieuse. Mais auparavant, sans doute convient-il de préciser d'où je parle, diraient mes collègues psychanalystes, pour avoir un point de vue sur cette question dont les enjeux identitaires et économiques sont largement dominants.
Et bien, je ne suis ni psychologue, ni psychiatre, ni psychanalyste, mais psychomotricien, consultant-formateur et clown de théâtre. Bien évidemment, il ne s'agit pas ici pour moi d'en rajouter dans une polémique déjà fortement idéologique mais seulement de me situer au regard de ceux qui veulent bien avoir à faire à moi, individus et/ou organisations. Car finalement ce qui m'importe avant tout, ce n'est pas tant de prendre parti pour ou contre les uns et les autres mais de faire connaître la pratique et l'éthique qui sont les miennes. De ce point de vue, je n'attends pas d'autre légitimation que celle renouvelée de mes pairs, des familles et des personnes avec qui j'ai la chance de collaborer.
Et cette confiance respective me vient surtout du fait que je me considère avant tout comme un clinicien. C'est à dire, non pas comme un théoricien, mais comme un chercheur de terrain qui depuis de nombreuses années travaille avec le corps, avec la souffrance psychique, avec des enfants, des familles et des institutions qui tant bien que mal essaient de trouver une issue à la manière de mieux vivre les difficultés comportementales, affectives, identitaires, sociales ou cognitives qui les touchent. Clinicien... n'est-ce pas en définitif un synonyme parfaitement acceptable de psychothérapeute ? !

Un nouveau rapport au corps et à la parole

Car depuis plus de 20 ans, ce je vois surtout, c'est toujours plus d'opacité autour de ce terme. Sans doute, parce que l'environnement social mais aussi les intériorités se radicalisent et bien évidemment que nous retrouvons ces clivages dans le rapport au corps et à la parole. Psychothérapeute, terme particulièrement galvaudé, qui à mes yeux ne signifie plus grand chose... de surcroit lorsque la médiation thérapeutique est le corps mais c'est également vrai lorsque la médiation est la parole. Aujourd'hui de nombreux psychothérapeutes se présentent souvent comme des coachs !
C'est ainsi que j'observe l'émergence d'un nouveau rapport au corps et par là même à la parole. Ce nouveau rapport au corps n'est le résultat que des mutations sociétales que nous vivons, celles qui donnent la priorité aux techno-sciences et où on constate la fin de l'autorité traditionnelle. Ce nouveau rapport au corps est corrélé à ce que l'on appelle le corps relationnel. Il est particulièrement perceptible dans les espaces d'éducation, de formation, de soin et de culture... de par la souffrance qu'il traduit ! La question est donc de savoir, qu'est-ce qui constitue ce nouveau rapport au corps ? Et bien, rien de plus que de ce que l'on sait depuis toujours ! À savoir, que c'est à travers le corps relationnel que s'est construite notre subjectivité mais qu'il convient désormais d'assumer pour tout au chacun des signifiants de plus en plus riches, qui parfois peuvent apparaître comme contradictoires.

En effet, en 50 ans, nous sommes passés du corps que l'on a, au corps vécu, puis au corps que l'on est et il nous faut maintenant intégrer et équilibrer ces trois corps, en particulier dans les situations où le face à face vivant est le vecteur principal de la communication.
- Le corps que l'on a, est celui que l'on peut maîtriser comme un instrument, comme une machine. Et notre société nous y invite fortement. Nous sommes matraqués pour nous entretenir en bonne santé, pour être beau, jeune, efficace, conforme à une image extérieure. Ce corps que l'on a, introduit une distance entre le corps et le sujet et celui-ci cherche de manière rééducative son bien-être, une fonctionnalité de plus en plus performante de son corps.
- Le corps vécu, est celui que l'on peut ressentir, celui qui est habité par des émotions qui surgissent dans l'ici et maintenant, par des sentiments qui sont éprouvés dans la durée. C'est ce corps vécu qui nous amène à mieux percevoir nos vrais besoins. C'est en partant de lui que l'on devient capable de donner sens à nos blessures, à nos mémoires. De nouveau, notre société exerce une pression considérable par l'immense marché du développement personnel qui nous enjoint de donner la parole à notre corps vécu car c'est le moyen par lequel on peut retrouver, remettre en mouvement et se réconcilier avec notre enfant intérieur.
- Le corps que l'on est, est celui que le docteur Benoit Lesage appelle le corps-conscience. « On pourrait définir alors la conscience du corps comme un corps conscient dans sa présence, de façon à faire l’expérience sensible d’une présence mouvante et émouvante ». Le corps-conscience travaille conjointement sur l'attention et la réflexivité. Il utilise des médiations très diverses, soutenues par des conceptions philosophiques comme par exemple, le yoga, le Taï chi chuan, le Qi Gong, la méditation, la méthode Feldenkrais, le focusing, le jeu de clown, la psychanalyse corporelle, etc... pour témoigner de notre manière d'être (bien) là en tant que sujet, instant après instant, dans la perception et la représentation de soi dans un contexte plus large, dans le temps et l'espace réel de la relation avec autrui et en harmonie avec l'environnement, « avec la conscience aiguë d'une connexion psychosomatique, reliés à une aventure subjective. »
La complexité de mon travail tient au fait que ces trois corps, bien que distincts, se sont construits ensemble au cours de notre développement, qu'ils s'actualisent simultanément en consultation et qu'ils définissent précisément pour chacun d'entre nous notre profil relationnel !

En écho à ces nouvelles exigences relationnelles, nous savons par ailleurs que pour que les individus et les systèmes évoluent, ils passent inévitablement par l'action conjointe de 3 types d'apprentissage :
- Informels qui recouvrent l'ensemble des activités ou des valeurs que nous avons apprises à notre insu et dont il convient évidemment de réaliser l'impact dans notre mode de fonctionnement, d'en prendre conscience, ceux de notre famille, par exemple.
- Formels que l'on peut plus facilement identifier puisqu'ils correspondent à des apprentissages que l'on intègre dans des situations repérées et objectivables où existent des codes de comportements attendus, savoir manger à table, par exemple.
- Techniques qui sont les apprentissages qui mettent en jeu l'acquisition d'un geste précis, physique ou mental, apprendre à découper sa viande, par exemple.
Toute conduite de changement devrait pouvoir prendre en considération ces 3 types d'apprentissage car une évolution dans une des catégories induit une adaptation nouvelle dans les autres catégories. Par exemple, dès lors que je deviens parent, je fais davantage attention à l'exemple que je donne, à ma manière de me tenir à table, ou bien alors j'apprends à mon enfant à manger proprement, ou bien encore le fait de devenir parent actualise chez moi des comportements que je souhaite transmettre ou au contraire rejeter. Bien évidemment, tout cela dans un contexte qui articule les relations entre les parents, les comportements de chacun avec l'enfant et la capacité de tenir compte de la personnalité de celui-ci !
Être psychothérapeute, c'est donner les moyens d'accès à ces 3 types d'apprentissage. Mais, n'en déplaise à mes collègues comportementalistes, pour que cela soit rendu possible, si l'apprentissage est nécessaire, il n'est pas suffisant parce que la relation reste première et que le principal outil du psychothérapeute, c'est lui même ! C'est dire qu'incontournablement, ce qui nous fait humain, c'est l'inter-subjectivité et que c'est essentiellement par la médiation de la relation, (de l'empathie, du transfert et du contre transfert, de la résonance, bref) d'une confiance saine que s'opère un soin psy.

De fait, nos patients sont en droit d'attendre de la psychothérapie que la relation que nous leur proposons ne soit pas entravée de nos projections et par là même qu'elle aille dans le sens de leur autonomie psychique. C'est à dire de leur donner les moyens de réfléchir sur eux mêmes et donc de refuser le prêt à penser que l'on nous sert quotidiennement par médias interposés. Et si cela va sans dire, cela va mieux en répétant que l'objectif de notre travail est que nos patients se sentent profondément respecter dans leur propre histoire et leur valeur singulière.

De la complexité d'être psy... dans un monde en mutation

Or, s'il est aujourd'hui banal de constater que l'accompagnement fait partie intégrante de nos vies, de notre naissance à notre mort, il s'agit alors de bien prendre la mesure des conséquences anthropologiques de ces changements. En effet, nous sommes devenus une société où l'accompagnement est partout présent, un peu comme si la fonction psy prenait la place de l'autorité traditionnelle en large perte de vitesse. L'accompagnement touche toutes les sphères de nos vies, il est devenu comme le partenaire indispensable de la traversée de tous nos cycles de vie, au point que bien souvent il existe un « abus de psy qui nuit à la santé » !
Observons à ce propos que la montée en puissance des dispositifs d'accompagnement est associée au délitement du lien social et en même temps à l'injonction de performance. De plus en plus de personnes souhaitent être assistées parce qu'on leur demande d'être de plus en plus efficace, de faire passer avant tout les résultats, peu importe les moyens ! Si bien que l'on retrouve en thérapie tout un public désorienté, sommé d'avoir des projets et de devenir autonome mais aussi toujours plus de personnes épuisées psychiquement par des exigences absurdes et/ou démesurées, souvent en conflit avec les valeurs élémentaires du vivre-ensemble.

On comprend dès lors que « la fatigue d'être soi » touche un très grand nombre de personnes, de toutes catégories sociales. Nous ne pouvons être que traversés par ces mises sous tension permanentes, par ses exigences nouvelles qui ne nous laissent que peu de répit. N'est-ce pas ce que l'on appelle le stress de la vie post-moderne ? De fait, pour un psychothérapeute vivre et aider l'autre à survivre dans une société aux injonctions paradoxales peut rapidement nous faire tous devenir fou ! Car il est évident que les signaux d'alertes sont au rouge, qu'il s'agisse des déséquilibres économiques scandaleux, de l'inégalité entre homme et femme, de l'accès impossible au monde du travail, de la culture, de la désinformation, des ravages de la solitude, du culte de la performance, de la banalisation de conduites déviantes, des symptômes de détresse qui se traduisent dans le corps social (défaitisme, grève...) dans le corps somatique.

Depuis une trentaine d'années un bon nombre de cliniciens s'interrogent sur l'émergence de nouvelles pathologies : dépressions, addictions, pathologies narcissiques, violences adolescentes, crises du mitan de la vie, burn-out et suicides... Nous constatons au quotidien les carences ou la confusion des valeurs chez de nombreux patients (individus et familles) au point que beaucoup de psy parlent à juste titre selon moi de "maladies de l'idéalité".
Au fond les anthropologues Grégory Bateson, Claude Levi-Strauss ne disaient pas autre chose, à savoir que les modalités de l'organisation collective déterminent pour une large part les données de structurations psychiques des individus qui composent une société. Or notre époque nous sature d'images violentes et de besoins superflus. Toute information, quelle que soit sa nature, est désormais une donnée disponible en quelques clics. Il est même déjà possible de se soigner psychiquement par ordinateur ! On peut bien sûr s'en réjouir ou le déplorer, simplement, il me semble important de souligner que le virtuel n'est pas le réel mais seulement un de ses composants ! Et je persiste à penser que la qualité d'écoute et la parole restent le cœur de mon métier. En bref, rien ne remplacera le face à face vivant, cela nous ramène bien à l'essentiel, à notre présence.

Un métier ancien à sans cesse réinventer

On comprend dès lors la nécessité pour un clinicien du champ psy de s'interroger sur les rapports entre le psychique, le systémique, la technologie et de clairement se positionner au regard d'une société de plus en plus psycho-toxique ! En effet, je ne crois pas qu'en tant que professionnels de la relation nous puissions éviter d'être confrontés à ces dilemmes.... qui somme-toute ont toujours existé !
Autrement dit, comment articuler notre souci de l'autre et en même temps ne pas être instrumentalisé par les instances du pouvoir, que celui-ci soit au service d'une certaine politique ou d'une certaine psychologie ? Servons nous à téléguider une expérience intérieure et/ou à remédier à des dysfonctionnements, d'ailleurs lesquels, ceux de la personne ou ceux du système ? Devons-nous nous mettre au service de la réparation, de l'insertion et/ou de l'épanouissement de soi ? Notre travail consiste t-il à renforcer les structures du Moi de la personne et/ou au contraire à œuvrer pour les assouplir ? Débat ancien auquel, je n'ai pas de réponses toutes faites car mon expérience m'amène à constater que celles ci dépendent de chaque situation, de la singularité de chaque demande, de la capacité d'élaboration et du désir de chacun.
En revanche, je fais tous les jours le constat de liens étroits entre notre vie quotidienne et des évènements importants de l'autre côté de la planète, entre les enjeux sociétaux, sociaux et individuels. Si bien que nous pouvons tous faire l'expérience que nous ne sommes séparés de rien et que l'interdépendance du vivant est une évidence qui nous donne à chacun les moyens de vérifier que notre propre action a un impact à la fois sur tous les plans de l'être et sur la société. Il est donc possible de développer une éthique du quotidien dans laquelle chacun peut à sa mesure se mettre en accord avec ses valeurs et mettre en acte ses convictions.

Aussi au regard de ce monde hypermédiatisé, qui va très vite, qui nous déresponsabilise, qui superficialise, voire qui nous culpabilise, je suis convaincu que ce que cherche avant tout l'individu contemporain, c'est du sens à l'intérieur et à l'extérieur de lui, des relations humaines authentiques et de la considération de la part de nos chefs et responsables politiques. En somme, ce qui par défaut, crée une part non négligeable de la souffrance que l'on traite quotidiennement dans nos cabinets et qui n'est que la conséquence de nos rapports sociaux.
Il me paraît urgent de réhabiliter à l'échelle individuelle et collective des échanges coopératifs et solidaires, la lenteur, le calme, le silence, la vacance, la maladresse, le travail manuel, l'exercice de sa propre pensée, le lien avec la nature, une culture qui rend digne... Certes, cela fait peut-être un peu beaucoup pour un psychothérapeute... alors disons plus humblement, que face au désordre, je cherche à apporter une réponse humaine de proximité en partenariat avec les parents, les écoles, les structures de soin. Chacun à notre place et sans se cacher derrière notre statut ou fonction, nous devons collaborer pour proposer à nos enfants des alternatives aux modèles actuels.
Et dans cette période particulièrement tumultueuse, qui nous fragilise tous considérablement, je crois essentiel de rappeler que la vulnérabilité reste au cœur de notre condition humaine et que c'est seulement si elle est reconnue et accueillie que nous transformerons de manière constructive l'inévitable violence à laquelle chacun de nous est confrontée dans son rapport à l'autre.

Il m'apparait également très important de ne pas oublier un des enseignements majeurs de la psychanalyse, à savoir que la conscience morale et le renoncement pulsionnel sont en interactions perpétuelles et que l'excès ou l'absence de l'un ou de l'autre engendrent certaines pathologies qui traduisent une inadaptation de l'éthique (individuelle et collective) qui elle même entraine des égarements parfois inhumains !
Aussi sachant que le conflit est le fondement des rapports humains, je ne voudrais pas laisser croire que l'on puisse faire l'économie de la souffrance ! La violence commence avec la vie et la vie risque zéro n'existe pas, auquel cas ce serait la mort. La mort précisément, est le grand tabou de notre société occidentale qui cherche par tous les moyens à l'évacuer en voulant nous faire croire que de cette manière on préserve la vie. C'est le contraire qui est vrai. Il ne s'agit pas pour moi de faire l'apologie de la mort et de la souffrance mais de rappeler que pour que la violence disparaisse, « il faudrait que les humains soient une espèce animale régie par des lois naturelles. Cet état idyllique n'est pas heureusement pour demain », à moins bien sûr, comme cela en reprend le chemin, que nous validions l'irresponsabilité politique à laquelle nous sommes soumis et que nous cautionnions la loi de la jungle de nos rapports humains !

Un positionnement solide et une éthique claire

Bien évidemment, en tant que citoyen, je ne peux pas me contenter de la montée en puissance des forces destructrices que notre société génère et il me paraît encore plus grave de baisser le bras. Aussi en tant que père et comme professionnel de la relation, je cherche à transformer mon environnement. L'enfance est la période la plus exposée et la plus propice pour agir sur la perception que nous nous faisons de notre place dans le monde. C'est le moment où se construit notre capacité d'empathie, la confiance et l'estime de soi, la relation aux autres. Alors que notre système d'instruction (école primaire et collège) est principalement fondé sur une éducation à l'obéissance, sur une certaine violence scolaire banalisée et que toute la finalité de ce modèle de formation initiale est la reproduction du système de domination du monde des adultes, celui de la performance, de la réussite à tout prix, de la rivalité, de plus en plus d'enfants nous font désespérément sentir que c'est bien notre société qui dysfonctionne et qu'ils désirent un nouveau modèle.

Ce qui est ma manière de signifier que je crois révolu le temps du psy enfermé dans sa tour d'ivoire, dans ses certitudes que celles ci tiennent de la seule logique neuro-cognitive ou de la seule écoute inconsciente. La complexité de l'être de relation que nous sommes, repose tout autant sur notre équipement neuro-biologique, que sur le développement cognitif et psycho-affectif de notre histoire singulière, elle même immergée dans une culture au sein de laquelle nous restons en interaction constante. Il revient donc à chacun de s'impliquer comme il l'entend pour faire valoir la manière dont il envisage le vivre-ensemble.
Si ce positionnement m'apparait être un préalable déterminant à ma position thérapeutique, c'est pour mieux mettre en avant ce que j'appelle la posture relationnelle. Cette notion recouvre les trois dimensions du regard :
- celui qui présuppose ma vision du monde,
- celui que je porte sur les interactions du patient désigné au sein de sa famille et moi,
- celui que je porte sur le patient désigné dans d'autres contextes que sa famille.
La posture relationnelle est celle qui permet que soient précisés, élargis, assouplis, les liens entre tous les acteurs du système. Cela tient aux messages verbaux véhiculés par les interventions de chacun ainsi qu'aux dimensions implicites des positions du corps, des mouvements, des mimiques, des émotions, des croyances de chacun. Ce qui signifie que la perception de la réalité est toujours une co-construction.

Ce qui m'importe, qui me passionne et qui est loin d'être simple, c'est la capacité que je peux avoir d'être pleinement moi-même, c'est à dire le plus libre intérieurement et le plus disponible possible pour l'autre (enfant, famille, adulte) en face de moi. Nicole Prieur a remarquablement synthétisé cet état qui se manifeste au confins de l'intérieur et de l'extérieur de notre expression corporelle et verbale. « Le point d’ancrage du thérapeute : s’appuyer sur l’existence certaine de son corps vivant. Être présent de corps avec une telle intensité et une telle liberté que le poids de notre présence devienne léger. Il s’agit d’être là comme un pachyderme et à la fois comme un oiseau. » [...] « On se place soi-même de manière confortable. Être présent à son corps, être là pour tout capter, pour se laisser absorber tout entier par l’autre. Je mets mes propres images entre parenthèses. » [...] « Reconnaître mon impuissance va permettre au patient de mobiliser sa propre liberté, ses propres ressources. Mon impuissance est le lieu où le patient peut déployer sa propre imagination. Car, c’est le patient qui détient la solution. » [...] « Le thérapeute invite le patient à remettre en mouvement son propre sentir, pour rejoindre le lieu où apparaissent des nouveaux liens, et de nouveaux possibles. » [...] « Le thérapeute par sa posture, par ses gestes, sa voix montre qu’il est totalement attentif au patient. Il y est tout entier et en même temps il n’attend rien. » [...] «S’il est indispensable que le thérapeute fasse avant son patient le saut dans la concentration, c’est que cette dernière ne peut exister sans relation. Elle en est l’essence même.»

Un autre point fondamental complète et caractérise la posture relationnelle, c'est l'aptitude paradoxale qui consiste à savoir tenir ensemble une attitude d'humilité et de confiance liée à un triple « je ne sais pas ».
- Je ne sais pas plus que la famille sur ce qui concerne son malaise, mais je suis là en face d'elle et je l'écoute.
- Je ne sais pas encore comment faire pour l'accompagner mais j'ai des hypothèses et j'essaie de comprendre, sans rien attendre.
- Je ne sais pas si mes hypothèses sont pertinentes mais je peux ressentir dans mon corps ce que cela me fait de chercher avec elle.
A cette posture relationnelle sont associées des considérations éthiques personnelles que je synthétise par une série de trois formules paradoxales.
- Il est ordinaire de dire qu'on élève nos enfants, pourtant cela ne m'apparait pas tout à fait juste, et si c'étaient eux qui nous cherchaient à nous faire grandir ?
- Si mon métier consiste à accompagner ceux qui le demandent, alors il est particulièrement réussi quant ils arrivent à se passer de moi !
- Puisque les enfants voient ce que les parents regardent, quel est donc mon point de vue sur cette famille ? !

Je ne connais pas les présupposés des autres (psycho)thérapeutes mais pour moi cette posture relationnelle est tout le contraire d'une parole d'expert, d'une parole désincarnée. Dans mon propre parcours de thérapie, c'est cette attitude là qui m'a profondément touché, qui a rendu opérant mon désir de changement, bien plus efficacement que des concepts qui par ailleurs sont aussi indispensables. C'est la nature même de cette énergie qui me donne la force suffisante de poursuivre le travail de conscience et à mon tour de me mettre au service.
Cette posture relationnelle est avant tout une attitude d'accueil qui tisse entre la famille et moi comme un chemin qui se construit en marchant et qui me permet de sentir, puis de nommer, ce sensible qui circule entre eux et moi. Ce sensible est porté par le sens que j'accorde aux symptômes dans le contexte familial et mon travail consiste alors à trouver les mots ou les jeux justes pour autoriser de nouveaux équilibres, pour chercher avec les parents comment l'enfant les amène à élargir le champ de leurs compétences !

Ces considérations éthiques personnelles s'inscrivent dans le cadre plus large de l'épistémologie systémique et à ce titre, je me rattache à ceux de la deuxième cybernétique, à savoir : l'impératif éthique « Agis toujours de manière à augmenter le nombre de choix possibles. » , l'impératif esthétique « Si tu veux voir, apprends à agir », l'impératif thérapeutique : « Si tu veux être toi-même : change » !
Enfin en tant psychomotricien, thérapeute d'enfant et de la famille, je garde foncièrement comme perspective clinique, le point de vue énoncé par M Bianciardi, à savoir que « la pratique de la psychothérapie peut, et doit être considérée comme une pratique éthique, plutôt que scientifique ou médicale. » Il ajoute que « l'éthique du sujet est ce dont la psychothérapie s'occupe » et il précise que « la responsabilité du thérapeute est sa méthode [...] c'est pour ça que le thérapeute doit apprendre de l'autre et que le difficile art du thérapeute est la pratique d'une liberté de la pensée. C'est-à-dire libre de penser autrement la relation avec l'autre, l'autre en relation avec soi, et soi en relation avec l'autre ».

Conclusion : restons libre et bienveillant !

Comme le lecteur peut s'en rendre compte, je me sens suffisamment libre ! Libre d'ajouter que quand on est psy on devrait savoir que tout projet qui prétend changer l'individu cache en dernière analyse une idéologie totalitaire ! Certes, toute notre utilité tient à notre intention d'être là pour et/ou avec l'autre mais le plus grand danger qui nous guette ne serait-il pas de croire que l'on puisse le changer ? Il est déjà tellement difficile de se changer soi même...! Aussi restons modeste et n'oublions pas que la réalité est une co-construction qui nous rattrape toujours... telle est là, selon moi, le sens véritable de notre responsabilité éthique, celui de savoir apprendre de la redoutable poésie de la Vie, ce qui en définitif, est tout l'intérêt du travail de conscience.
Alors être et surtout ne pas être psychothérapeute, c'est avant tout laisser le soin à mes patients, à mes collègues d'avoir leur propre point de vue !
Enfin pour ce qui concerne la poursuite de mon activité de formateur et de clown, je me souhaite de rester à la fois un (bien)veilleur et un éveilleur, tout en demeurant pour moi-même un perpétuel « s'éveillant ».

Bibliographie

Bianciardi M : Il térapeutica ético, communication prononcée au congrès de l'EFTA 2010, Paris.
Chasseguet-Smirgel Janine : La maladie d'idéalité, essai psychanalytique sur l'idéal du moi, édition L'harmattan, collection Émergences, 2000, Paris.
Ehrenberg Alain : La fatigue d'être soi, éditions Odile Jacob, 1998, Paris.
Lesage Benoit. Dialogue corporel et danse thérapie, université Pierre et Marie Curie, document internet pdf, année 2003-2004.
Prieur Nicole : Psychologue et philosophe, citations extraites de son site.
Sibony Daniel : Violences Traversées, Seuil, 1998, Paris.
Tribolet Serge : L'abus de psy nuit à la santé, éditions Cherche midi, 2006, Paris.
Von Foerster Heinz : Éthique et cybernétique de second ordre, revue, perspectives en thérapie familiale, Y Rey et B Prieur (sous la direction), Paris ESF.