jeu

Par le jeu

ou comment la thérapie familiale systémique nourrit ma clinique psychomotrice

"L'acte de parole est une activité de complicité entre le destinateur et destinataire. Apprendre à parler, c'est apprendre à jouer une série de rôles, assumer une série de conduites." Julian Ajuriaguerra

Introduction : La magie du je(u)

Mon métier de psychomotricien consiste à jouer ! Et c'est bien connu, « jouer est une thérapie en soi ». Voilà plus de 30 ans que j'interroge les liens entre chacun de ces termes, le jeu, la thérapie, le "en Soi" ! Si on connait bien le jeu sous l'angle psychanalytique par les nombreuses études qui lui sont consacrées, il me semble que sous l'angle systémique, il est moins bien appréhendé et qu'il convient de re-souligner la réalité clinique qu'il recouvre.

Je me propose donc au cours de cet exposé de revenir sur les nombreux apports de la thérapie familiale systémique sur le corps-en-jeu et de souligner comment ce point de vue éclaire de manière nouvelle mon travail de psychomotricien.
Si, dans ma présentation, je choisis de séparer artificiellement le corps et le jeu, c'est par souci de clarté et parce que les corps-en-jeu en consultation renvoient à une telle complexité que c'est sans doute dans cet espace relationnel des présences respectives, du lien réel, que se déploie « la magie » de la rencontre thérapeutique qu'évoque Heinz von Foerster lorsqu'il nous dit « Laissons aux naïfs de croire que la magie peut s'expliquer. La magie peut seulement se pratiquer […]». Un peu avant il a précisé que « le problème, c'est « je », la plus courte des boucles autoréférentielles. Quand on parle de soi en disant « je », on fait en quelque sorte de la magie : on se crée en se créant, je est l'opérateur qui résulte de sa propre opération ».

Alors permettez-moi de débuter cette intervention en disant je (u) ! Écrivez ce mot comme vous voulez... Parce que pour l'ancien homme de théâtre que je reste, parler du jeu en cherchant à (trop) le définir est aussi scabreux que de vouloir informatiser le vivant ! Pour le clinicien que je suis, l'étudier et le pratiquer, c'est tendre pour les patients et pour moi vers « je est un autre », ce qui est aussi utile que les progrès apportés par l'hygiène à la médecine.
En tant que consultant-formateur en relation humaine, ce que j'essaie précisément de transmettre, ce sont les règles du je (u) subtil qui permettent que soient articulés de manière légère l'hygiène et le vivant. La tâche n'est pas aisée, j'en conviens, mais les défis à relever sont passionnants et personne n'a jamais prétendu que travailler à jouer était un métier facile... certains prétendent même que c'est impossible, je confirme ! Quoi qu'il en soit, convenez qu'on a vu pire ! Car le dernier mot revient toujours à la Vie et pour rien au monde, je ne changerai de métier.

Derrière ces clins d'yeux, ma préoccupation est de rendre compte du caractère ludique que je cherche à donner à ma pratique, en précisant les dimensions éthiques et esthétiques dans lesquelles je me reconnais. De ce point de vue, les nombreux apports, tant théoriques que pratiques, de la thérapie familiale systémique sont d'une très grande richesse. Je souhaite donc dans ce qui suit

De la place du corps en thérapie familiale systémique

- Première cybernétique

« Parmi les milliers de comportements corporellement possibles, quels sont ceux retenus par la culture pour constituer des ensembles significatifs ? » Telle est la question centrale qui guide les premiers systémiciens. Les chercheurs de la première cybernétique montrent que toute la communication interpersonnelle passe par le corps et qu'elle utilise pour cela deux canaux différents que sont le mode digital et le mode analogique.
Tout le langage non verbal est une communication de nature analogique. C'est celle de nos mimiques, de notre expression corporelle, de nos émotions. Cette communication analogique est très intuitive et signifiante mais manque de souplesse et peut être ambiguë, par manque de discriminant. Par exemple, les larmes peuvent exprimer la joie ou la peine, selon le contexte. La communication analogique définit la relation. Les fonctions de vérité et la négation n'existent pas dans ce mode de communication.
La communication digitale elle, est de nature symbolique : ce sont les mots que l'on emploie pour désigner les choses et ces mots relèvent de la convention sémantique d'une langue donnée. La langue possède une syntaxe logique souple, pratique, complexe, et elle se prête facilement à l'abstraction. La communication digitale porte sur le contenu de la relation. L'information transmise se définit par tout ou rien (1 ou 0).
Notons que dans de nombreuses situations, il convient de mettre des mots sur la communication analogique pour éviter les malentendus, c'est à dire d'être capable de parler de et sur la relation pour pouvoir se comprendre, c'est ce qu'on appelle la méta-communication. Être en capacité de se comprendre les uns, les autres, dire ce que je fais et faire ce que je dis, voilà un jeu dont les règles s'apprennent, se perfectionnent tout au long de la vie, un jeu qui se joue jusqu'au dernier moment !

Ainsi donc dans tout phénomène de communication interpersonnelle la parole, les gestes, les mimiques, l'espace inter individuel, les distances en somme, les mots employés et tous les comportements qui se traduisent dans et par le corps, sont indissociables et envisagés comme un tout intégré au sein duquel chaque élément vient influencer l'autre.
Sur ces constatations, ces mêmes chercheurs mettent en évidence qu'il existe bien dans tout échange des codes de comportement qui obéissent à des « logiques de communication » qui organisent les conduites et conditionnent les comportements personnels et interpersonnels. Ce qui revient à dire que la culture dans laquelle ces personnes sont immergées règle leur manière d'échanger et que la signification des symptômes peut-être aussi comprise en prenant en considération la nature des interactions entre les personnes. En thérapie, on constate alors que la famille et la culture d'origine sont souvent les matrices de dysfonctionnement que révèlent certaines pathologies mentales importantes comme la schizophrénie par exemple.
Les premiers systémiciens, probablement en réaction au courant psychanalytique freudien qui se polarise sur le contenu de la boite noire (l'intra-psychique) ont préféré se centrer sur la nature des informations d'entrée et de sortie de cette même boite noire. Au cours d'un échange, ils s'intéressent à la pragmatique de la communication, c'est à dire à la manière singulière que la famille a de communiquer. Si bien que l'on peut dire que dans le modèle des thérapies de la première cybernétique, les corps sont concernés mais ne sont pas impliqués.

La réponse clinique apportée part du principe que la façon la plus efficace de faire sortir un patient d'une double contrainte pathologique est de lui appliquer une double contrainte thérapeutique.
En d'autres termes, il s'agit pour les équipes soignantes d'identifier quels sont les principes de communication paradoxals qui figent les situations. A partir de là, d'introduire des paradoxes équivalents mais créateurs en vue de dénouer les logiques de communication pathologiques et par là même, de proposer la réalisation de tâches qui cherchent à reconstituer un nouvelle équilibre. C'est ainsi que pour maintenir l'homéostasie d'une famille, les thérapeutes peuvent être amenés à prescrire les symptômes.
En se centrant sur le fonctionnement interactif du système, cette conception clinique présuppose la neutralité du système thérapeutique et privilégie une mobilisation des corps hors de l'espace de soin. La nature même du dispositif (la glace sans tain et la co thérapie) amène à mettre à distance la relation avec le corps des patients, ce qui est censé être un moyen de prévention des problèmes posés par le corps vivant. Il est intéressant de constater que le modèle psychanalytique freudien a lui aussi comme résolu ce problème du corps en mouvement par le dispositif du divan où le patient est allongé, au repos, le psychanalyste assis derrière lui et l'essentiel du travail thérapeutique repose sur l'analyse du transfert par le clinicien (pendant la cure) et du contre-transfert (en supervision).

- Deuxième cybernétique

Dans la continuité de ces premières conceptions, d'autres thérapeutes prolongeront cette exploration du monde familial mais ils tenteront désormais de prendre en considération la boite noire envisagée jusqu'à là comme insondable. Par là même, ils s'interrogeront sur les significations et les motivations que les individus attribuent à leurs conduites. Outre le fait que de nouvelles représentations de la famille vont émerger de ces recherches, c'est le corps et son statut en situation clinique qui va être entièrement reconsidéré.
Inspirés par les travaux des deux biologistes, U Maturana et F Varela qui développent les notions d'autopoïèse des systèmes en démontrant que ce qui caractérise les systèmes vivants c'est qu'ils s'organisent et s'entretiennent de façon autonome, les thérapeutes de la deuxième cybernétique vont définitivement sortir le clinicien de l'illusion de la neutralité. Ce qui signifie que la perception de la réalité est toujours inséparable de l'observateur et par là même, qu'elle est toujours co-construite par lui. Dit autrement, c'est à partir de la capacité du clinicien à se coupler structurellement avec la famille et plus largement avec l'institution, voire l'environnement que le changement sera rendu possible.

Ces couplages seront développés par Mony Elkaïm autour des concepts d'assemblage et de résonance. La prise en considération des résonances réintroduit la question du vécu du thérapeute et celle du temps. Il est bien question là de la place des émotions véhiculées, des phénomènes d'identification et par là même de la fonction du corps dans le cadre de l'approche systémique. La conscientisation en situation de ces résonances entre les patients et les intervenants devient un puissant levier dans la dynamique de changement. Désormais les thérapeutes se servent des émotions qui naissent au sein du système thérapeutique et donc du corps vécu pour comprendre ce qui s'échange.

De la place du jeu dans le travail psychothérapique

Dès les années 80, l'équipe de Mara Selvini s'est servi de façon répétée de la métaphore du jeu pour définir la relation entre individu et famille. Ce travail les conduit à inventer un modèle de fonctionnement qui cherche à prendre en compte plusieurs niveaux : biologiques, individuels, familiaux et sociaux. « Notre travail thérapeutique est construit principalement sur la métaphore du jeu. Pour nous, le jeu est considéré comme synonyme d'une modalité d'organisation des relations qui se construisent au cours du temps entre les divers participants. Le moment où une famille cherche de l'aide ou se présente pour une thérapie, correspond à un développement particulier de leur jeu réciproque qui a conduit un ou plusieurs joueurs dans une situation intenable. Notre tâche de thérapeute est donc de percevoir le jeu au plus vite et de mettre en place des interventions qui rendent impossible sa poursuite. » Ces jeux intègrent aussi bien les « coups » tactiques des individus, que les « règles » principales des jeux qui sévissent dans toutes les familles.
Pour mettre en évidence ces coups et ces règles implicites, au cours des entretiens d'investigation, l'équipe dispose d'un répertoire de questions comme « qui a eu l'idée de venir ? Qui est venu le plus volontiers, le plus à contre-cœur? Qui en attend le plus, qui le moins » et ce questionnement se fait de manière croisée et circulaire. « Les réponses nous aident d'une part à nous donner une représentation plus exacte des positions de chacun dans le jeu (par exemple, quelqu'un qui se sent « gagnant » ne recherche en général pas un expert) et d'autre part nous obtenons des informations de la position de chacun face à la thérapie ».
« En résumé, toutes les données obtenues de la famille (faits, actions, interprétations, sentiments) permettent au thérapeute de construire l'hypothèse sur un jeu, une fois le jeu identifié, il travaille à le modifier. Une telle modification, initiée par « l'agir » du thérapeute, se poursuit ensuite par une prescription qui vise à un changement du jeu et, implicitement, de « l'agir », de la pensée et du ressenti de chacun des membres de la famille ».

Dans cette perspective, Mara Selvini précise que « contrairement à la conviction de certains thérapeutes qui cherchent la clé des comportements dans le passé, nous pensons que c'est justement le hic et nunc qui est le plus haut niveau parce qu'il contient le passé et forme une métacommunication sur le passé. Vu d'une façon systémique, c'est le niveau le plus complexe qui éclaire, explique le moins complexe et non l'inverse ». Cette manière de travailler amène donc Mara Selvini à proposer des prescriptions. Celles ci peuvent être entendues comme des invitations à jouer, c'est-à-dire comme un positionnement à poursuivre ou non, le travail de thérapie.

Nicolas Duruz définit l'alliance thérapeutique comme un processus interactionnel par lequel le patient et le thérapeute « expriment cognitivement et affectivement, ainsi qu’au niveau comportemental, leurs accords et désaccords quant au but de la thérapie et quant à son déroulement. » Continuer à jouer présuppose donc une relation de confiance et de sécurité avec la famille où celle-ci expérimente de nouveaux comportements et/ou verbalise de nouvelles manières de comprendre son fonctionnement, son point de vue sur les symptômes qui ont amené à consulter. L'alliance thérapeutique est évidemment essentielle puisqu'elle conditionne la suite de la rencontre thérapeutique.

Philippe Caillé précise en nous disant « Le champ thérapeutique anime et fait vibrer deux mondes en principe étrangers. Il est mise en scène, décalage de miroirs, jeux et glissements car il ne faut jamais croire que l'espace du demandeur puisse fusionner avec celui du donneur d'aide. Entre eux existera toujours une soudure mobile et transitoire, une aire de jeu qui est l'épicentre du champ thérapeutique, l'espace intermédiaire qui n'appartient à personne, sauf à la rencontre et dont le souvenir sera trace de thérapie. »

D'autres chercheurs comme L. Onnis et S Minuchin vont explorer les liens entre le langage verbal et le langage non verbal. Ils démontrent l’existence d’une corrélation étroite entre des réactions psycho-émotionnelles du patient et certaines caractéristiques de son système d’appartenance. C'est ainsi que dans les familles dites psychosomatiques, il existe souvent des évènements secrets, des disparitions précoces, des deuils non élaborés, des blessures héritées des générations précédentes. Ceux-ci ont été tellement traumatisants qu’ils ont bloqué la famille à un stade homéostatique si bien qu'elle ne peut plus réaliser les transformations nécessaires pour satisfaire les besoins de chacun de ses membres.
Tout se passe comme si la réalisation des besoins individuels rentrait en rivalité avec la tendance à la cohésion du reste de la famille. Le système-famille ne joue plus, il devient rigide, c'est à dire qu'il se retourne contre les individus qui le constitue, il ne laisse plus assez de liberté, de marge de manœuvre pour être à la fois un lieu d'appartenance et d'intégration à une socialité plus vaste que lui. Les conflits dans ces familles sont perçus comme dangereux et tout est fait pour les mettre à distance. De manière inconsciente, ils réveillent des fantasmes de rupture, ce qui est vécu comme intolérable. L'objectif commun de chaque membre du système-famille est alors l'évitement des conflits perçus comme une menace à l'unité de la famille.
Même si des faits ou des évènements peuvent être évoqués, bien souvent c'est un sentiment de protection et de fidélité à la famille qui se réactualise. Il est alors particulièrement difficile d'aborder la dimension émotionnelle corrélative de ces mémoires traumatiques. C'est la raison pour laquelle le parti pris de la thérapie systémique est de travailler avec l'ensemble de la famille en passant par le langage analogique du corps. Après la première phase de la rencontre qui a consisté pour le thérapeute à s'affilier avec la famille, à poser des hypothèses de travail, dans un second temps, un contrat thérapeutique est mis au point.

Partant de là, le thérapeute propose un travail de médiation corporelle comme par exemple les sculptures du temps (du passé, du présent, du futur) élaborées par L Onnis. Le passage par la métaphore corporelle est alors particulièrement pertinent car il permet de ne pas se perdre dans les méandres du langage. Parfois, la mobilisation ludique qui est associée à ce travail corporel est vécu comme moins menaçant par les patients car il permet de réintroduire du jeu dans le système-famille, c'est à dire qu'il autorise des manières de fonctionner et de penser plus souples entre chacun des membres de la famille.
Le travail du thérapeute consiste alors à redéfinir le danger comme l’expression de cette menace concernant tous les membres de la famille. Il va au delà de la manifestation somatique mais relie l'expression du malaise général à une situation de souffrance de tout le système, invitant chaque membre à collaborer pour l’affronter et le surmonter.
L'intervention du thérapeute s'apparente à un recadrage qui donne sens de manière nouvelle et différente à la souffrance vécue par chacun des membres du système. Le travail des sculptures du temps ne remplace pas la parole. Les sculptures du temps viennent en complément comme pour faire apparaître la partie invisible qui ne peut être dite car non élaborée par la conscience. Elles font émerger un bloc de croyances à laquelle la famille est attachée de manière rigide rendant difficiles les processus d’autonomisation et de croissance. La traduction analogique de ces sculptures révèle le don particulier de mettre en résonance la mémoire du corps et le mythe singulier à chaque famille. On savait la relation essentiellement analogique, alors que le contenu est transmis sur le mode verbal, désormais on se sert du corps pour traduire ce qui ne peut être mis en mots.
Bien évidemment, cette phase de mise en jeu, par les sculptures, et en mots, par les recadrages, tant par la famille que par le thérapeute, est un travail délicat qui présuppose la mise en place d'un cadre clair et respectueux. Alors la co construction qui lie « objet tiers » et émotions, identité et appartenances devient une réalité clinique...et les liens se dénouent et le jeu familial jusque là paralysé se déjoue, chaque membre de la famille trouve sa place et la famille retrouve progressivement un équilibre.

D'autres thérapeutes comme Philippe Caillé et Yveline Rey vont eux aussi proposer de mettre en jeu le corps par les sculptures vivantes (ou phénoménologiques). Ce travail s'inscrit dans ce qu'ils appellent le dispositif « des objets flottants ». Parmi le panel de ces médias thérapeutiques, citons le jeu de l'oie systémique, le conte systémique, les sculptures vivantes, le blason, les masques et les tableaux de rêve. Ces objets flottants ont pour vocation de relancer le jeu familial là où il est resté bloqué. Les effets sur les joueurs (chaque membre de la famille) sont très variés : surprise, étonnement, plaisir, joie, émotion artistique, stupéfaction, rejet... mais ce qui compte, c'est que la proposition de jeu bouscule les schémas habituels de fonctionnement de la famille tout en la respectant profondément et que cela ouvre la porte à d'autres choix possibles, à d'autres manières d'envisager la souffrance, à la possibilité de respecter en situation les différences de comportement de chacun au regard d'une souffrance commune.
La dimension ludique et tous ces effets collatéraux sont ici convoqués et conscientisés par une circulation de la parole à chaque membre de la famille et par une reformulation-recadrage par le thérapeute. L'accompagnement dans l'ici et maintenant vise une reconfiguration nouvelle des schémas de communication dans le système famille et laisse place à de l'inédit, à des logiques qui cherchent la prise d'autonomie de chacun et l'équilibre de tous et par là même à la fin naturelle de la relation d'aide.
L'intérêt de l'utilisation des objets flottants, c'est qu'ils deviennent le support autour duquel patients et thérapeutes travaillent, jouent, créent. Au thérapeute revient l'importante responsabilité du cadre et son animation, c'est à dire le choix pertinent de l'objet flottant à proposer et la manière de le rendre vivant. Pour que la rencontre thérapeutique puisse devenir véritablement effective, il convient que les deux systèmes patient/thérapeute se reflètent l'un l'autre dans leurs ressemblances et leurs différences et permettent ainsi de faire des découvertes et induisent de nouvelles expériences émotionnelles et relationnelles, tant du côté des patients que du thérapeute.
Autour des objets flottants, il existe un croisement du vécu du thérapeute et celui de la famille mais si ces vécus se rencontrent, ils ne se confondent pas. Les objets flottants ménagent un espace intermédiaire où se déploient des créations transitoires communes au système thérapeutique et au système patient tout en reconnaissant la séparation entre ces deux systèmes. Philippe Caillé nous dit que « Le but des objets flottants est de permettre au thérapeute de garder le contrôle du contexte de son action… »

Nous touchons là du doigt le fait que le travail de jouer mobilise la sphère émotionnelle et corporelle comme dans les sculptures vivantes. Par l'invitation du thérapeute faite à la famille (au couple, à l'individu) à inventer une forme, les imaginaires s'échangent. Notons ici que la (re)création qui se fait jour, est donnée à voir et à partager en co présence de l'ensemble de la famille et par là même qu'elle n'est pas soumise au seul regard et interprétations du thérapeute, ceci d'autant plus qu'il existe un co-thérapeute derrière la vitre sans tain. Le thérapeute lui même partage son ressenti. Il fait pleinement partie de sa responsabilité de demander à chacun des membres de la famille de verbaliser ses propres choix du matériel utilisé. Les dimensions esthétiques sont manifestes et d'autant plus renforcées qu'elles sont reformulées par le thérapeute.
Ce travail met alors à « l'œuvre » les questions de la reconnaissance et de l'identité narrative telle que les a théorisées Paul Ricoeur . En me reconnaissant comme auteur, acteur de mes actes, de mes paroles, de mes gestes, et intentions, je deviens comptable de mes comportements. C'est en me racontant que j'apprends qui je suis, que je me donne consistance et cohérence. Et ce récit par lequel je donne sens à ma vie me sert aussi à interpréter les évènements et à déchiffrer le monde.
On comprend dès lors, comme nous le rappelle Florence Calicis que l'essentiel, c'est l'esprit avec lequel ces objets flottants sont utilisés. « le respect avec lequel le thérapeute accueille les apports des patients, sa curiosité bienveillante, son souci d'établir un échange authentique et respectueux, les questions qu'il pose pour relancer le travail et surtout le sérieux avec lequel il tient son cadre. Jamais les objets flottants ne doivent être utilisés comme ouvre-boîtes, pour forcer quelque chose ou quelqu'un, comme, par exemple, pour amener les gens là où nous le voudrions mais où ils résistent à aller, ou encore pour leur tirer les vers du nez ou pour lever des secrets. Leur usage ne doit pas viser un but précis, si ce n'est celui d'ouvrir à des alternatives de lecture ou d'expériences émotionnelles et relationnelles. Ce qui apparaît avec l'objet flottant est imprévisible. Les objets flottants ne sont ni des techniques ni des instruments diagnostiques. L'esprit est à l'ouverture. Ce ne sont pas des médias de réparation mais bien de découverte et d'expérimentation ».

Pour conclure cette partie, nous pouvons dire que la seconde cybernétique, en replaçant le corps et le temps au cœur des processus de changement, a permis de déplacer l'attention de la pragmatique des interactions sociales à la sémantique des comportements. La dimension stratégique prend moins de place, celle du sens du symptôme au sein du système d'origine (la famille) est mise en avant. Le thérapeute est devenu partie intégrante du système observé, objet et sujet de l'influence du et sur le système. Désormais l'épistémologie systémique et les méthodes qui en découlent envisagent l'utilisation de soi et la créativité du thérapeute comme des outils puissants à sa disposition pouvant être mis au service des patients.
C'est bien vers cet état d'esprit, cet état de jeu éthique et esthétique vers lequel je tends dans ma pratique, cet état où le concept de résonance est le principal outil du thérapeute.

Le concept de résonance

Avant de m'intéresser à la thérapie familiale systémique, j'avais entendu parler de ce concept mais avec toujours avec imprécision et j'ai été particulièrement interpellé par cette notion au regard de l'expérience (clinique et théâtrale) qui est la mienne. La résonance telle qu'elle est définie par Mony Elkaïm approche enfin avec une très grande pertinence le vécu que j'ai du jeu, c'est à dire l'état de plaisir, de rigueur, de liberté et de partage avec l'autre et soi même qu'il suppose.
J'ai témoigné dans une autre communication le fait que pour moi en amont de la notion de résonance, c'est à dire pour la rendre possible, il y a ce que j'appelle "la posture relationnelle". Celle-ci prépare mon espace intérieur pour faciliter l'affiliation avec la famille, pour que les interactions prennent sens, pour rendre favorable une reconnaissance respective et réciproque et permettre au sensible de circuler, un peu comme dans une improvisation où je vais devoir faire émerger un thème (ou le traiter lorsqu'il est donné par une consigne) tout en m'adaptant aux partenaires. Et lorsque le sensible circule, cela se sent, une vibration est perceptible, un ressenti nous traverse, le vivant est là, une pensée lui est associée.
C'est ce phénomène qu'en thérapie familiale systémique, on nomme la résonance. “J'appelle résonances ces assemblages particuliers, constitués par l'intersection d'éléments communs à différents individus ou différents systèmes humains, que suscitent les constructions mutuelles du réel des membres du système thérapeutique, ces éléments semblent résonner sous l'effet d'un facteur commun, un peu comme des corps se mettent à vibrer sous l'effet d'une fréquence déterminée ».

Dans un article des cahiers critiques de thérapie familiale, Mony Elkaïm reprécise ce concept que l'on confond souvent avec le contre-transfert ou qui est simplement compris comme une sympathie affective entre deux personnes. Il souligne que la résonance est la fonction qui a « comme propriété d'amplifier un élément de notre histoire, une croyance qui nous est propre... elle peut devenir source d'hypothèse quant aux constructions du monde des autres membres du système d'intervention... ce concept de résonance insiste sur le fait que je ne suis pas au centre du monde mais seulement un membre de ce monde... ». Elkaïm souligne que les résonances n'existent pas en tant que telles. C'est dire que cette interaction entre le thérapeute et la famille n'est pas un fait objectif mais le partage d'une inter-subjectivité qui a du sens, une co-construction mutuelle du réel qui surgit dans les couplages. Lors d'un cours donné à l'Université Libre de Bruxelles, en mars 2006, M Elkaïm définit ce concept de résonance de la manière suivante : « Situation où mon vécu est lié à mon histoire mais n'est pas réductible à celle ci. C'est une situation où mon vécu est utile à l'autre. Le vécu (du thérapeute) devient alors un baromètre non seulement par rapport à son passé mais par rapport au système thérapeutique. 

« D'aucun pourrait, à tort, penser que l'on a réinventé la roue et que le concept de résonance n'apporte rien de plus que ce que celui de contre-transfert suggérait déjà. […] La résonance va plus loin encore. Elkaïm affirme même que le contre-transfert se trouve à être la pointe de l'iceberg. Il est donc impératif de se souvenir que, dans le cas de la résonance, le vécu du thérapeute possède une fonction également pour les participants du système thérapeutique. Ceci n'est donc vraiment pas le cas dans un contexte contre-transférentiel où il faut à tout prix ne pas se laisser perturber ni ne tenir compte d'aucune façon de ce vécu en tant que thérapeute. […] En situation de résonance, c'est donc tout le contraire, non seulement il est important d'utiliser à profit ce vécu de thérapeute mais également, ce que ce dernier revêt une fonction pour l'autre. Le vécu du thérapeute est utile à l'autre. »
Pour protéger les patients de certaines émotions toxiques, Mony Elkaïm préconise au thérapeute un certain nombre de recommandations intimement liées entre elles :
- Vérifier que les émotions qui naissent chez le thérapeute ont un sens et une fonction pour le système thérapeutique, c'est à dire d'être prêt à accueillir que ce qui naît en nous n'est pas uniquement lié à notre propre histoire et accepter que cela ait un sens et une fonction par rapport au système thérapeutique où ce sentiment apparaît mais en même temps nous en méfier et pour cela vérifier en situation clinique systématiquement l'écho de ce vécu chez les membres de la famille ou du couple.
- Veiller à ce que ces résonances flexibilisent les constructions du système patients-thérapeute. Dit autrement, les émotions véhiculées entre patients et cliniciens ne sont véritablement thérapeutiques que lorsqu'elles ne rigidifient pas le système en jeu. Le travail thérapeutique consiste alors pour le thérapeute à découvrir en même temps que la famille ces résonances en changeant lui-même à mesure qu'il aidera les autres à changer.

« […] L'intention générale lorsqu'une personne utilise les résonances est d'ouvrir des possibilités et de modifier le devenir du système thérapeutique. […] Pour le moment, nous nous concentrerons sur les opérationnalisations possibles des résonances dans le contexte de la clinique. Il apparait qu'à travers nos lectures et notre pratique, nous en avons recensés huit : 
1. Modifier le regard clinique
2. Débloquer une situation où un système est figé
3. Élaborer de nouvelles hypothèses
4. Mieux choisir la prescription assignée aux membres du système familial
5. Modifier les autres systèmes en interaction
6. Soutenir le développement personnel du thérapeute
7. Sortir des moments où l'on est agi
8. Prendre conscience d'un besoin de supervision... »

Observons que ces recommandations donnent du jeu mais surtout qu'elles créent un système de contraintes qui exige que le thérapeute fasse preuve de créativité.On comprend dès lors la puissance du jeu subtil que cela suppose pour un thérapeute que d'être face à un système avec toutes les obligations extérieures posées par celui ci et en même temps, d'être suffisamment libre intérieurement pour proposer des hypothèses validées par la famille.
Mony Elkaïm affirme que «Une lecture réductrice qui mettrait au pas la création artistique et la psychothérapie ignorerait que des éléments apparemment négligeables dans certaines conditions peuvent devenir déterminants lorsque ces conditions changent. Dans cette optique, la psychothérapie pourrait être définie comme l'art de maintenir possible les possibles ».
Désormais loin d'être envisagée comme un frein à l'exercice d'une psychothérapie objective ou comme un handicap, le corps-en-jeu, c'est à dire le vécu du thérapeute devient un outil majeur du travail d'accompagnement qu'il met au service des patients.

Entre paradoxalité et transitionnalité

Tout ce que je viens de synthétiser n'est pas sans rappeler les conceptions de Donald Woods Winnicott. Ce psychanalyste anglais est la grande figure de référence de nombreux psychomotriciens, dont moi ! Pour lui, l'individu n'existe qu'en relation avec le monde. Winnicott ne serait-il pas un systémicien qui s'ignore ? !
Toute son œuvre est centrée sur la nécessité d'un environnement « suffisamment bon » pour permettre un développement harmonieux de la personnalité. Pour comprendre de quoi est fait ce « suffisamment bon », Winnicott élaborera un certain nombre de concepts dont le processus d'illusion-désillusion, les objets, espaces et phénomènes transitionnels qui dépassent largement le cadre strict de la relation mère-enfant pour donner une réalité et du sens au travail de thérapie.

Le rapprochement entre les conceptions Winnicottiennes et la thérapie familiale systémique (de la seconde cybernétique) n'est pas fortuit et me confirme dans ma manière d'envisager mon travail de thérapeute en psychomotricité. Aussi, je souhaiterai énoncer les liens que je fais, qui m'amènent aujourd'hui encore à « trouver-créer » ma clinique, c'est à dire à continuer à l'inventer et à l'interroger.
J'emprunte précisément cette notion de « trouver-créer » à D W Winnicott qui l'a conçue dans le cadre des préoccupations maternelles primaires. Au cours de premiers soins prodigués par la mère, celle-ci soutient le Moi de son bébé, encore incapable de maitriser les expériences bonnes ou mauvaises. Le « holding » est ce soutien qui crée un environnement stable et qui fait que l'enfant se sent porté autant psychiquement que physiquement. Au cœur de cette expérience naturelle pour la mère et où celle ci sait qu'elle n'est pas parfaite, prend place le processus paradoxal d'illusion-désillusion. Il n'est rendu possible que parce que la mère se sait capable d'assumer ses défaillances transitoires tout en maintenant la continuité des soins.
En étant « suffisamment bonne », elle entretient une « illusion positive » qui donne en retour à son enfant la possibilité de fantasmer, c'est à dire de retrouver et de recréer au départ un objet partiel, son sein, puis progressivement, de reconnaître à part entière l'existence de sa personne comme séparée de lui.

Il ne me paraît pas abusif de dire que ce processus d'illusion-désillusion s'apparente à un jeu entre la mère et l'enfant, jeu dont la finalité consiste à permettre à l'enfant de se séparer de la réalité de la toute puissance qu'il vit dans la symbiose avec sa mère, et pour la mère à l'introduire dans une réalité sociale toujours plus large dans laquelle il pourra pleinement se reconnaitre. Par le désillusionnement progressif, qui tient autant de la mère que de l'enfant (par sa capacité à fantasmer), et de leur manière de communiquer, c'est à dire à établir des liens de plus en plus riches et autonomes, l'enfant va petit à petit intérioriser le « suffisamment bon » des soins prodigués.
Cela l'amènera à trouver une place singulière comme être de plus en plus individué et plus largement au sein de son contexte familial et culturel. Winnicott étendra le principe de fonctionnement de ce processus paradoxal d'illusion-désillusion aux contextes des phénomènes et des objets transitionnels. L'objet transitionnel s'inscrit alors dans cette zone intermédiaire et sa fonction principale vise à susciter une réassurance de par la continuité menacée de la séparation d'avec la mère.

Le fait que D W Winnicott précise que ce processus d'illusion-désillusion soit paradoxal indique évidemment la complexité de ce qui se joue dans les liens entre une mère et son enfant, de la même manière qu'entre un thérapeute, le patient et sa famille. Ainsi pour Winnicott, l'espace thérapeutique tout entier est ce territoire de la communication et de la culture, du langage et du jeu, qui permet à l'individu de réinvestir son autonomie psychique.
« La psychothérapie se situe en ce lieu où deux aires de jeu se chevauchent, celle du patient et celle du thérapeute. En psychothérapie, à qui a-t-on affaire? A deux personnes en train de jouer ensemble. Le corollaire sera donc que là où le jeu n'est pas possible, le travail du thérapeute vise à amener le patient d'un état où il n'est pas capable de jouer à un état où il est capable de le faire.»

Si il apparaît facile d'établir un rapprochement entre « objets transitionnels » et « objets flottants », il convient toutefois de ne pas les confondre et de replacer chacun dans leur contexte d'émergence. Winnicott en tant que psychanalyste s'intéresse à l'intrapsychique et par là même à la construction de la personnalité de l'individu. L'objet transitionnel sert d'outil de cicatrisation dans le processus de séparation de l'enfant avec sa mère.
Philippe Caillé et Yveline Rey s'inscrivent eux dans l'épistémologie constructiviste et placent les objets flottants dans le champ des modélisations systémiques. Par ailleurs, contrairement aux jeux spontanés que Winnicott fait émerger dans l'espace thérapeutique, les objets flottants répondent à une méthodologie codifiée qui scande un parcours thérapeutique avec un terme.
En revanche, deux points communs me semblent rapprocher ces deux médias thérapeutiques. Le premier est, autant chez Winnicott que chez Philippe Caillé et Yveline Rey, de considérer « le jeu comme une thérapie en soi ». Si la formule de Winnicott est restée célèbre, c'est pour signifier que le jeu est suffisant en lui même pour provoquer des changements et par là même qu'il n'est pas nécessaire d'interpréter le contenu des jeux. Plutôt que de regarder l'enfant jouer, Winnicott pensait qu'il fallait jouer avec lui et se garder d'interpréter.
Florence Calicis elle nous prévient, « lorsqu'il utilise des objets flottants, le thérapeute se garde d'interpréter, de débusquer le sens caché. Il est en quelque sorte un facilitateur qui garantit le cadre. Puisque ce sont les patients qui font émerger du sens, le thérapeute soutient la démarche mais reste en retrait, se contentant de veiller à ce qu'on reste dans le jeu. Concernant le contenu, le thérapeute peut quand même questionner, relever des différences et des points communs pour relancer la recherche mais il privilégie toujours la découverte par les patients eux-mêmes». Dans un cas comme dans l'autre, cela met le thérapeute dans une posture qui l'invite à un partage créatif et impliquant.

Le second point commun à ces deux concepts est que chacun d'entre eux représente une « aire intermédiaire » qui sépare et qui relie la réalité psychique au monde extérieur.
Dans cet espace potentiel, transitionnalité et paradoxalité s'articulent de manière à actualiser toutes les garanties de sécurité suffisante pour que se tricotent et détricotent les liens fondateurs à toute relation normalement constituée. Émotions, identités et appartenances se retrouvent intimement liées au point que l'accompagnement thérapeutique est une invitation à les mettre en jeu pour mieux les distinguer.
Ce travail de co-construction actualise l'intrapsychique et le systémique dans un processus de symbolisation/différenciation qui permet l'accordage entre la réalité interne et la réalité externe.
Enfin il me semble essentiel de rappeler que pour Winnicott « Il est impossible d'être original sans s'appuyer sur la tradition. Le jeu réciproque entre l'originalité et l'acceptation d'une tradition en tant qu'elle constitue la base de la capacité d'inventer me paraît simplement être un exemple entre la séparation affective et l'union ».

Entre transitionnalité et paradoxalité, le mouvement de vie dont il est question s'apparente à celui de la conscience en travail. Accompagner le sens et le non-sens et faire seul son propre chemin vers le mystère de sa métamorphose, vers l'autre en soi...
S'il est maintenant communément admis que l'art ne se confond plus avec l'objet artistique alors il faut bien convenir que l'accompagnement des individus et des familles en souffrance pose la difficile question des rapports entre les dimensions éthiques et esthétiques, bien au delà des déclarations d'intention énoncées.
Car il s'agit bien là d'un travail maïeutique, d'une méta-représentation à faire émerger issue du travail psycho-corporel, d'une œuvre de re-création née du plaisir et des douleurs des élaborations psychiques... précisément parce que le processus d'accompagnement porte sur la difficulté, celle des patients et la mienne, à panser et à penser la relation... c'est à dire à symboliser ce qui nous lie et ce qui nous différencie... d'où l'importance que les émotions qui s'expriment restent référencées à des catégories cognitives... que les pensées qui se partagent ne soient pas exclusivement ordonnancées à l'imaginaire et à l'interprétation de l'accompagnant et/ou à sa théorie de référence... pour cela faire preuve d'une certaine tendresse pour atténuer l'inévitable cruauté du travail de conscience... s'abstenir de juger... encore moins de vouloir convaincre l'autre... ouvert à une confiance qui nous dépasse... inaliénable jeu du Vivant... ce qui est ma manière de signifier que ce travail de conscience renvoie toujours pour moi à notre enfant intérieur... à notre impuissance... à l'archétype du guérisseur blessé aurait dit Carl Gustav Jung... à la danse de la Vie plus grande que nous...

Conclusion : Parle jeu, une philosophie appliquée

Parler des corps-en-jeu, c'est un peu comme communiquer sur l'incommunicable, comme transgresser des inter-dits pour tenter de dévoiler ce qui se comprend en deçà et au delà du langage. « Le corps reste donc cet espace privilégié réunissant « espace intra psychique » et « espace contextuel ». Cette double appartenance fait de lui un objet intermédiaire très engagé entre le dedans et le dehors, le confrontant à des ambivalences difficiles. […] Ce travail de liaison de l'intrapsychique et du systémique passe par le corps et ce passage permet l'accordage entre la réalité interne et la réalité externe. C’est aussi une co-création, un processus de symbolisation, passant par un processus de différenciation. […] Le corps comme le mythe sont des lieux d’intersection. On ne touche pas au corps sans toucher au mythe.
Et comme « l'expérience du corps est au centre de notre histoire », le corps est bien le lieu de notre mémoire, celle qui nous a permis de forger notre identité, celle qui nous permet de donner un sens individuel à notre vie relationnelle pour l'intégrer dans une aventure culturelle et mieux accueillir que « je est un autre » et ainsi s'accepter tel que l'on est.
Enfin, pour conclure cette communication, je ne résiste pas à citer le Docteur Alain Chabert qui nous dit que « ce qui est proprement humain se situe dans l’espace qui sépare et relie les hommes, qui vont y échanger des actes et des paroles... ». N'est-ce pas là la caractéristique des corps-en-jeu ? Le lecteur comprend désormais que pour moi le jeu n'est pas une technique mais bien une philosophie appliquée au quotidien dont je me sers pour mieux acceuillir la réalité, la rendre plus acceptable, plus légère, pour tenter de la transformer dans le sens de plus poétique, plus drôle !

Bibliographie

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Caillé Philippe, Rey Yveline : Les objets flottants, méthodes d'entretiens systémiques, collection psychothérapies créatives, éditions Faber, 2004, Paris.
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Florence Calicis : Intérêts de l'utilisation des objets flottants dans l'approche des pans les plus douloureux de l'histoire des patients et de leur famille, thérapie familiale n° 4, 2006, Paris.
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Elkaïm Mony : Panorama des thérapies familiales, Points essais, 2003.
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Guimond Daniel : La théorie des résonances d'Elkaïm : Repères théoriques et levier d'intégration pour la pratique, essai de 3ème cycle, université du Québec, Trois Rivière, mars 2011.
Platteau Geneviève : L'utilisation du langage non-verbale en thérapie familiale et en thérapie de couple, cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux n°22, Corps et thérapie familiale, édition De Boeck, Bruxelles, 1999.
Ricoeur Paul : Soi-même comme un autre, Seuil, 1990, Paris.
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