trouver-créer

Trouver-créer mes appuis

Trouver-créer mes appuis : Une pratique entre transitionnalité et paradoxalité.

Communication faite pour la deuxième journée régionale des psychomotriciens de Rhône-Alpes (avril 2013).

"La pensée humaine crée des problèmes que le même type de pensée n'est pas en mesure de résoudre."
Albert Einstein

Un rêve devenu réalité comme un processus d'illusion-désillusion

Cette communication autour du thème des associations du psychomotricien a été pour moi l'occasion de faire le point sur ma pratique et comme beaucoup d'entre vous le savent ici, je viens d'ouvrir mon nouveau cabinet. Avec ces deux évènements, finalement, je me rends compte que d'une certaine manière, j'ai réalisé un rêve ! Et ce rêve est le résultat d'un parcours personnel et professionnel, de hasards, de nécessités, surtout de rencontres et aujourd'hui encore d'espérances et de vifs désenchantements.
En somme, ce rêve, comme tous les rêves, se fonde sur une série d'associations conscientes et inconscientes. Aussi je me propose au cours de cette intervention, en m'appuyant sur les influences déterminantes de mon parcours, de vous faire partager ces associations. Certaines sont bien connues par notre profession, d'autres lui sont plus étrangères.

Ces différentes associations s'articulent intimement entre elles, elles sont pour moi comme des points d'appui, des repères, comme des images qui m'aident à élaborer et à poursuivre ce rêve. Ce sont à partir d'elles que je continue à trouver-créer ma pratique.
J'emprunte cette notion de trouver-créer à Donald Wood Winnicott qui l'a d'abord conçu dans le cadre des préoccupations maternelles primaires. Il décrit un processus paradoxal, cette notion de paradoxalité est ici déterminante, processus paradoxal d'illusion-désillusion permettant au bébé de reconnaître progressivement l'existence à part entière de l'objet, en l'occurrence ici le sein de sa mère. Et ceci n'est possible que si de son côté, la mère elle même, se montre aussi capable de donner les possibilités suffisantes d'illusion-désillusion à son enfant. Winnicott étendra le principe de fonctionnement de ce processus paradoxal aux contextes des phénomènes, des espaces et des objets transitionnels. Aussi tout se passe comme si, la découverte de la réalité était le résultat d'une dynamique illusion-désillusion mettant en jeu et en lien la mère, l'environnement, son enfant, les intériorités respectives.
Et bien par analogie et dans le vaste mouvement transitionnel que représentent mon parcours, mes choix, mes rencontres, mes rêves, voici mes associations comme ce processus paradoxal d'illusion-désillusion qui me permet de continuer à inventer ma psychomotricité !

Ma psychomotricité : du dialogue tonique à l'expression motrice

Puisqu'il est question de rêves, je voudrai tout de suite souligner le caractère d'initiation qu'a représenté mes études de psychomotricité, il y a maintenant 30 ans... et que représente toujours pour moi notre profession. Probablement que derrière cette trace d'origine se cache une certaine idéalisation, celle que l'on trouve au cœur même du vocable de notre nom composé de deux mots mais où le tiret a disparu laissant penser que l'unité entre la psycho et la motricité est rendue possible...
Voilà réunies les conditions d'une mise en mouvement identitaire qui dans mon cas s'est traduit par des conflits intenses mais féconds puisqu'ils allaient être le moteur de mes engagements à venir, à savoir : comment faire exister ce trait d'union, ce lien... dans ma propre vie ?
En effet, ce que j'allais retenir d'essentiel de mes études, c'est que la fonction psychomotrice est celle qui fait émerger le corps relationnel. Elle s'appuie sur le dialogue tonique nous permettant de nous positionner à la fois comme semblable et différent d'autrui par l'accordage corporel qu'il sous tend. En jouant de l'alternance entre détente, plaisir, satisfaction et tension, frustration, limite, nous contribuons à une dynamique intégrative qui par sa dimension d'empathie a une valeur humanisante. Ou pour le dire autrement « être un corps, c’est avoir été affecté par l’autre. La souffrance comme le plaisir psychomoteur naîtront de l’espace des rencontres toniques ».« c'est l'ajustement tonique et sensoriel qui a valeur de parole structurante. Notre travail fondamental est un travail de terrassier car les tensions et les sensations sont les bases de la construction de l’espace corporel et psychique ...»
Vous avez compris que je considère le dialogue tonique comme l'outil d'excellence de notre professionnalité mais qu'à la fin de mes études, je ne disposais pas de suffisants moyens pour en comprendre l'étendue de sa richesse, pour l'utiliser. Je me souviens surtout qu'à cette même période, je découvrais l'art dramatique et que l'apprentissage de la scène allait être pour moi un terrain d'expérience extrêmement riche... justement... du dialogue tonique !

Mes études m'ont également appris qu'étroitement associé au dialogue tonique, l'émergence du corps relationnel passe par les allers-retours incessants entre le corps agi, le corps perçu, le corps représenté. Je fais bien sûr référence ici, entre autres, aux recherches de Julian De Ajuriaguerra et Jean Bergès. Le bilan psychomoteur tel que je l'ai appris, cristallise la synthèse de ces travaux dans la mesure où « l'espace de rencontre » de cette situation d'examen a à mes yeux comme caractéristique essentielle « de comprendre les symptômes plutôt que de les expliquer ». Ceci n'est possible qu'à partir de notre propre capacité à pouvoir les accueillir et partant de là, à faire des liens, (pour ne pas dire des associations) entre chacune des dimensions (le corps agi, le corps perçu, le corps représenté). A ce titre, il me semble que notre manière d'envisager la situation diagnostique est bien différente de celle des psychologues dans la mesure où notre subjectivité ne peut être que engagée puisque nous même nous agissons, percevons, établissons une représentation de l'agir de l'autre. En tout cas, pour ce qui me concerne, je m'appuie sur ma subjectivité pour donner à sentir et à penser les relations par le corps.

Une autre influence déterminante de mon identité de psychomotricien est représentée par la recherche de Bernard Aucouturier. Je me sens profondément imprégné par ses conceptions et en étroite complicité avec sa manière d'envisager l'aide psychomotrice. Ses apports originaux portent sur l'expressivité motrice et les fantasmes d'action.
« L'expressivité motrice est pour l'enfant la manière de manifester le plaisir d'être soi, de se construire autonome et de manifester le plaisir de découvrir et de connaître le monde qui l'environne.». « Il est nécessaire de considérer la variabilité de l'expressivité motrice en fonction de la sécurité affective que l'adulte offre à l'enfant».
« Le fantasme d'action témoigne de la toute première activité créatrice de l'enfant : celui ci est créateur d'une illusion pour retrouver le plaisir de la satisfaction et pour recréer la mère en son absence et s'assurer ainsi de sa continuité.». « Si l'enfant reste envahi de pulsionnalité, de fantasmes d'action insuffisamment symbolisés, de sentiments d'amour et de haine envahissants, celui-ci ne pourra pas se distancier, et vivra une césure dysharmonique. Ses relations sont alors envahies d'un désir d'agression et/ou de régression, et il voit le monde à travers le prisme déformé de ses fantasmes et de ses émotions.»
Il m'est difficile d'illustrer comment ces conceptions se manifestent dans ma pratique. Ceci d'autant plus que je n'ai jamais travaillé directement avec Bernard Aucouturier. C'est la seule lecture attentive de ses livres qui nourrit ma pratique. En revanche, j'ai collaboré avec une de ses élèves qui insistait sur l'absolue nécessité de créer « un contexte suffisamment bon pour l'enfant mais aussi pour le psychomotricien et ceci afin de provoquer l'activité spontanée de l'enfant ! ». Vous noterez ici aussi un paradoxe supplémentaire (provoquer l'activité spontanée de l'enfant !). Il se traduit par la large place que j'accorde à des jeux comme cache-cache, touche-touche, le loup, aux attitudes, aux distances, aux regards, aux jeux de fiction... en somme, à tout ce qui favorise l'expression de l'imaginaire de l'enfant.
La lecture que fait Bernard Aucouturier de cet agir corporel résonne profondément en moi et représente un repère essentiel de ma communication, de mes associations de psychomotricien.

Mes jeux dramatiques comme mémoire de théâtre

Comme je l'ai énoncé plus haut, une part importante de ma vie a été consacrée à l'art dramatique. Cela a duré plus de 10 ans. Dès que j'ai eu l'opportunité d'obtenir mes premiers cachets d'intermittent du spectacle, j'ai fermé la porte de mes activités cliniques, j'avais alors seulement 5 ans d'expérience comme salarié (dans un CAMSP puis dans un foyer vie). J'ai fondamentalement fait ce choix pour rester congruent avec les intuitions qu'avaient fait naitre en moi la psychomotricité et l'art dramatique.
Une autre façon de signifier la même chose consiste à dire que j'ai préféré m'occuper d'abord de moi plutôt que de continuer à m'occuper des autres ! Ceci d'autant plus que le cœur de métier reste le même puisqu'il consiste... à jouer ! Et je vous prie de croire que ce n'était pas une sinécure, même si parallèlement à mes activités théâtrales, je poursuivais... un engagement psychanalytique !

Avec le théâtre, j'allais découvrir et pratiquer de nombreuses techniques comme l'eutonie, la méthode Feldenkrais, le tai chi, le Chi gong, le chant, les massages, et surtout le clown de théâtre. Il va de soi que ce vécu m'a profondément marqué et qu'il se caractérise par une conception et un usage paradoxal de la communication. J'en donnerai un goût un peu plus loin lorsque j'évoquerai les influences de la thérapie familiale systémique sur ma pratique. Cette expérience donc est toujours présente dans ma clinique puisqu'elle est une très importante mémoire professionnelle.
Elle se manifeste par l'utilisation d'un exercice d'une des méthodes citées plus haut. Cela peut-être un massage du pied avec une balle à picot, un jeu de jonglage en vis à vis, une relaxation trainée dans un drap, un massage avec un toucher de percussion, un exercice avec des baquettes à tenir par les paumes des mains, un mouvement lent des bras qui font la vague, un jeu de bascule corporel, une comptine marrante à articuler, des étirements à habiter.
Au risque de surprendre, ces jeux me reviennent à l'esprit sans vraiment de préméditation. Ils affleurent à ma conscience par ce que m’inspirent l'enfant et mon état. En proposant un de ces jeux, je n'ai pas vraiment de projet défini, encore moins d'objectifs à atteindre ou de programme à exécuter.
En revanche, je demande systématiquement à l'enfant s'il se souvient de ce à quoi nous avons joué la fois précédente pour pouvoir refaire ces jeux de séance en séance. C'est un indicateur précieux pour approfondir la dimension instrumentale du jeu, pour s'exercer, pour voir comment l'enfant se l'approprie, pour en proposer d'autres, pour lui donner la possibilité de développer son imaginaire. Mais à chaque fois l'essentiel reste pour moi que ces jeux soient un prétexte pour que l'enfant puisse éprouver des sensations riches, des différences de tensions, en somme qu'il habite mieux son corps et autant que faire se peut, qu'il puisse nommer les nuances de ce vécu par des mots, par un dessin... . Ou pour mieux le dire. « Ce que nous induisons en posant un cadre, des ballons, des tissus, de la musique, de la lumière, de l’eau ne doit pas venir , uniquement comme recherche de plaisir et réparation d’une souffrance et d’un manque mais comme une action visant l’équilibration de la tension du désir, entre possibilités et limites. Notre savoir-faire vise la mobilisation et la ré émergence du travail d’exister ».
Toutes les associations que je viens d'évoquer me servent de référence principale dans la manière que j'ai d'accueillir les situations, d'énoncer des hypothèses, de les mettre à l'épreuve. Elles représentent comme l'axe central à partir duquel je rattache toutes mes autres associations.

Mes associations héritées de mon parcours de thérapie.

Je vais maintenant mettre en avant les associations héritages de mon parcours dans le domaine de la thérapie !
Je disais un peu plus haut que pendant plus de 10 ans, j'avais fermé la porte de la psychomotricité, lorsque je l'ai réouverte, j'ai retrouvé intact mes sensations cliniques et toutes les interrogations qui vont avec. Comment expliquer ce phénomène, cette surprenante mémoire dont dispose notre corps/psyché ? Je disais aussi que ce qui me guidait pour proposer un jeu plutôt qu'un autre était inspiré par l'enfant... et mon état. L'état auquel je fais référence n'est pas arbitraire et tributaire de ma seule humeur du moment. Il est lié à une écoute particulière de mon ressenti que l'on nomme « sens corporel » (body felt sense en américain).

- Le focusing

Cette notion est le concept-clé d'une approche corporelle créée au début des années 1970 par l'américain Eugène Gendlin, psychologue et philosophe dont les recherches complètent et approfondissent les travaux de Carl Rogers. Le sens corporel donc est une médiation qui sert de fil conducteur et de rappel à la Présence. C'est un ressenti corporel particulier que l'on tente de discerner comme en photographie on cherche « à faire le point » sur une image pour la rendre de plus en plus précise. Focusing signifie d'ailleurs « se concentrer sur » sur ce passe en soi et en premier lieu sur les réactions du corps, ses intuitions, les sensations kinesthésiques, les émotions, toutes ces impressions à la fois, car le sens corporel est la réponse globale produite par le corps au regard d'une situation.
« Quand nous parlons du sens corporel nous faisons référence à un corps éprouvé, sensible, vibrant. Un corps au sein duquel le sens émerge. Quel serait le bon mot pour parler de ce corps porté par le souffle du vivant, de ce corps d’avant la coupure corps-esprit. On pourrait parler de « l’esprit du corps » comme on parle de « l’esprit du vin », ou encore « du cœur du corps » comme on dit « au cœur de l’événement ». Le sens corporel est toujours lié à ce corps-cœur-esprit ressenti au plus subtil de soi ».
Il s'agit donc de contacter ce sens corporel, de se mettre à son écoute puis d'accompagner ce ressenti globale du corps dans un processus jalonner de 7 repères afin de lui permettre de délivrer des renseignements signifiants pour le sujet.
Le sens corporel se situe au niveau premier de la conscience. Ce niveau fondamental s’inscrit d'abord dans notre corps, il est la toile de fond, la base à partir de laquelle s’élaborent tous les processus de choix. Il s'apparente à ce que nous savons du développement psychomoteur et des premières expériences d'intégration qui y sont associées.
Ce premier niveau de conscience se laisse d'abord approcher à travers une impression vague, un ressenti corporel flou. De fait, se mettre à l'écoute du sens corporel demande une certaine attention et une sécurité intérieure certaine pour pouvoir préciser de manière de plus en plus nette cette impression corporelle diffuse. On apprend à faire appel au sens corporel, à l'affiner, à se laisser porter par lui. Sa fréquentation régulière s'apparente à un état d'attention flottante. Et plus on le consulte, plus nous modifions durablement la relation que nous entretenons avec nous-mêmes, plus s'affirme le respect de soi, de la situation et de ce qui est.
L'accueil dans mon corps de ce ressenti corporel et le dialogue de conscience que j'établis avec lui, s'ils sont justes, me guident toujours vers plus de confort. En somme, lorsque je suis associé à mon sens corporel, il me sert de boussole. Il me renseigne sur l'intensité de mon accord avec une problématique, m'informant par là même de la manière dont je pourrais la résoudre.
La principale compétence qui est demandée pour bien écouter son sens corporel ou pour accompagner une personne à se laisser guider par ce ressenti global du corps consiste à ne pas se laisser court-circuiter par les représentations mentales, à ne pas se perdre dans des commentaires ou des souvenirs-écran. Et par là même, à faire confiance à notre attention flottante, c'est à dire au fil associatif du sens corporel qui nous donne accès à notre mémoire vivante.
La perspective ici est de se retrouver en accord avec soi, en sécurité avec son ressenti, c'est à dire réconcilier avec ses propres limites, avec son expérience.
Il y aurait une très belle recherche à approfondir sur la complémentarité de ce processus d'accompagnement (le focusing) et la thérapie psychomotrice. Les fils directeurs de cette recherche passeraient par les liens étroits entre les tensions du corps, les sensations éprouvées et la communication, les images véhiculés pour rendre compte de ce que pourrait être une éducation non-violente à la relation humaine.

- La thérapie familiale systémique

J'évoquais plus haut l'influence de l'art dramatique, en particulier du clown de théâtre sur ma pratique et je soulignais que son héritage tient en grande partie à ma manière de concevoir et d'envisager le lien thérapeutique. Je propose dans cette dernière partie de donner un goût de cette complexité en m'appuyant sur la dernière influence déterminante de mon parcours à savoir : la thérapie familiale systémique.
Il est question là d'un usage paradoxal de la communication. Alors pour faire simple, je dirai qu'aux paradoxes exprimés par les symptômes du patient désigné, je tente d'apporter comme réponse un paradoxe thérapeutique qui tient du sensible qui circule dans les interactions entre un enfant, sa famille et moi. Ce sensible auquel je fais référence est toujours inédit, pourtant il peut être convoqué par deux notions intimement associées entre elles: la posture relationnelle et des considérations éthiques.

La posture relationnelle
La posture relationnelle est à entendre comme ce qui se manifeste aux confins de l'intérieur et l'extérieur de notre expression. Cette notion recouvre les trois dimensions du regard : celui qui présuppose ma vision du monde, celui que je porte sur les interactions du patient désigné au sein de sa famille et moi, celui que je porte sur le patient désigné dans d'autres contextes que sa famille. Je rappelle que je reçois en cabinet des enfants principalement confrontés à des difficultés d'adaptation familiales, scolaires, sociales.
La posture relationnelle est celle qui permet que soient précisés, élargis, assouplis, les liens entre tous les acteurs du système. Cela tient aux messages explicites véhiculés par les interventions de chacun ainsi qu'aux dimensions implicites des positions du corps, des mouvements, des mimiques, des émotions, des croyances de chacun. Ce qui signifie que la perception de la réalité est toujours une co-construction et que la neutralité, comme état stable, est pour moi une illusion.
Le travail intérieur que suppose la posture relationnelle consiste à « expérimenter comment se mettre dans une position d'accueil favorable à la relation, à entrer dans un espace de confort et à y inviter l'autre en s'ajustant en conscience de mieux en mieux du point de vue des langages corporels et verbales. A défaut d'élucider ce phénomène, il se déploie de façon silencieuse et incontrôlée, imprègne la relation et favorise ou perturbe le lien thérapeutique, pouvant conduire à vivre des émotions dérangeantes susceptibles d'engendrer une attitude nocive. Il s’agit d’apprendre à apprivoiser une capacité humaine qui peut devenir ingérable lorsqu’elle se manifeste involontairement et nous impose sa loi, pour la faire passer du domaine de l’émotion à celui d’un savoir-faire.».
La perspective ici est de savoir faire circuler du sensible, en s'affiliant avec la famille, voire plus largement avec l'environnement culturel dans lequel les interactions prennent sens, pour rendre favorable un changement. Cette capacité du clinicien à se coupler avec le système patient-thérapeute se nomme en systémie la résonance. "J'appelle résonances ces assemblages particuliers, constitués par l'intersection d'éléments communs à différents individus ou différents systèmes humains, que suscitent les constructions mutuelles du réel du système thérapeutique; ces éléments semblent résonner sous l'effet d'une fréquence déterminée. » Cette vibration commune entre l'enfant, la famille et moi pose la question d'une forme particulière d'association, à savoir la place et la fonction de la séduction. Et bien là encore, je rejoins le point de vue de Bernard Aucouturier qui nous dit qu'« Il n'y a pas d'existence sans séduction. Celle-ci n'est jamais dite mais toujours exprimée par la voie non verbale de l'expressivité motrice : le regard, le sourire, les mouvements de têtes, la gestualité, le rythme de se mouvoir, les postures, la démarche, la tonalité de la voix sont autant de paramètres d'invitation à se laisser aller au plaisir de séduire ou d'être séduit, ce qui n'a d'ailleurs pas que des inconvénients ! … Toute relation humaine est empreinte de séduction. Chaque pédagogue ou thérapeute ne peut l'ignorer. »

Considérations éthiques
Le dernier point déterminant qui caractérise la posture relationnelle, c'est l'aptitude paradoxale qui consiste à savoir tenir ensemble une attitude d'humilité et de confiance liée à un triple « je ne sais pas. »
- Je ne sais pas plus que la famille sur ce qui concerne son malaise, mais je suis là en face d'elle et je l'écoute,
- Je ne sais pas encore comment faire pour l'accompagner mais j'ai des hypothèses et j'essaie de comprendre sans rien attendre,
- Je ne sais pas si mes hypothèses sont pertinentes mais je peux ressentir ce que cela me fait dans mon corps-psyché de chercher avec elle.
La posture relationnelle est donc tout le contraire d'une parole d'expert, d'une parole désincarnée, c'est avant tout une attitude d'accueil s'appuyant sur ce triple « je ne sais pas » qui tisse entre la famille et moi comme un chemin qui se construit en marchant et qui me permet de sentir et de nommer ce sensible qui circule entre eux et moi.
A la posture relationnelle telle que je viens de la définir est associées des considérations éthiques personnelles que je synthétise par une série de trois formules paradoxales.
- Il est ordinaire de dire qu'on élève nos enfants pourtant cela ne m'apparait pas tout à fait juste, et si c'étaient eux qui nous cherchaient à nous faire grandir ?
- Si mon métier consiste à accompagner ceux qui le demandent, alors il est particulièrement réussi quant ils arrivent à se passer de moi !
- Puisque les enfants voient ce que les parents regardent, qu'elle est donc mon point de vue sur cette famille? !

Mes représentations de la nature singulière de notre métier.

Voilà bouclées mon parcours et les différentes associations qui m'ont permis de trouver-créer ma clinique. Je tiens à ré-insister sur le fait que toutes ces associations s'articulent intimement entre elles et qu'elles forment comme un tout en mouvement. J'ai le sentiment que ce vécu personnel fait sens et lien avec les conditions « suffisamment bonnes » dont parlent Winnicott pour permettre le travail de symbolisation-différenciation à l'œuvre dans le processus paradoxal d'illusion-désillusion évoqué dans l'introduction. Aussi, je désire pour terminer préciser la représentation que je me fais aujourd'hui de la nature spécifique de notre métier.

Tout d'abord, je préfère parler de fonction psychomotrice plutôt que de psychomotricité. Pour moi, la fonction psychomotrice a pour corrolaire le corps relationnel. Elle m'a donné d'excellents outils pour penser le vivant de la corporalité. Je fais référence ici à l'absence du trait d'union ou pour le dire autrement, je crois que notre profession est parvenue à une telle maturité qu'elle apporte des réponses originales et pertinentes aux liens invisibles qui rendent possible la vie de relation et ceci sans tomber dans l'écueil de la pensée magique et en évitant le piège du tout technique.
Par ailleurs, à l'instar Bernard Aucouturier, je considère que les pratiques psychomotrices sont avant tout d'essence éducative, qu'elles sont à référencer à un développement normal et par là même qu'elles supposent une compréhension des liens étroits entre les dimensions neuro-biologiques et psycho-dynamiques, ainsi qu'une véritable réflexion sur l'évolution de la place du corps dans notre société.

C'est bien sûr la richesse de cette complexité qui fait de notre métier une discipline pluri-disciplinaires et inter-disciplinaire. Mais si cela est, somme toute, un lieu commun, c'est pour mieux souligner que pour moi cette fonction psychomotrice a aussi une dimension trans-disciplinaire.
Elle serait comme un mouvement intérieur à comprendre ou une intériorité à manifester cliniquement par chacun d'entre nous, en fonction de sa personnalité, pour contribuer à apporter des réponses humaines aux problématiques posées par l'émergence du corps relationnel.
C'est à ce titre que je considère que la nature spécifique de cette délicate fonction psychomotrice consiste à actualiser le passage du corps que j'ai au corps que je suis et vice versa. Dans mon cas particulier, c'est le clown de théâtre qui m'a permis d'en prendre pleinement conscience. Il m'a enseigné qu'accompagner des enfants et des familles à l'émergence de notre corps relationnel, c'est savoir que la vulnérabilité est au cœur de notre condition humaine. Cette vulnérabilité, si elle est accueillie et reconnue, est alors le tremplin de nos transformations les plus humanisantes si bien que la relation devient le vecteur de cette liberté nous permettant d'accepter de manière heureuse nos imperfections et d'en sourire.
"Notre fragilité est l'autre nom de ce paradoxe existentiel qui fait notre originalité, notre richesse, notre précarité tragique. Et parce que l'esprit n'est personnel qu'à travers ce devenir dans le temps et la chair, c'est notre corporéité, notre existence dans le corps qui spécifie cette fragilité".
Je vous remercie pour votre écoute.

Bibliographie

Suzanne ROBERT OUVRAY : Le contre transfert émotionnel dans la thérapie psychomotrice, site internet de Suzanne Robert Ouvray et thérapie psychomotrice.
Bernard AUCOUTURIER : La méthode Aucouturier, fantasme d'action et pratique psychomotrice, édition De Boeck, carrefour des psychothérapies, 2005.
Bernadette LAMBOY : Trouver les bonnes solutions par le focusing, édition le Souffle d'Or, 2009.
Nadine BURDIN : Document personnel, présentation du stage Actif formation, “La Posture relationnelle”, 2012.
Mony ELKAÏM : Si tu m’aimes, ne m’aime pas, édition le Seuil, Points Essais, 2001.
Samuel ROUVILLOIS : L'homme fragile, éditions Ephèse, 2003.