clown

Clown et psychomotricité : une histoire vécue

Voici le texte complet de la communication que j'ai faite pour le quatrième carrefour des psychomotriciens libéraux (mai 2007). Vous trouverez également dessous le diaporama qui l'accompagne et un extrait de l'enregistrement de cette intervention.

" - Savez-vous pourquoi les clown parlent fort ?
C'est parce qu'ils s'adressent aux Dieux... et que les Dieux sont sourds !
Pierre Debauche

- Savez-vous pourquoi les enfants aiment les clowns ?
C'est parce qu'ils comprennent ce qu'ils disent... et qu'ils sont les seuls !"
Celestin Boxon

Introduction : Une perception singulière de la clinique psychomotrice

Dès nos premiers échanges, avec Marc Champion, nous avons convenu que j’évoquerai, à partir de mon propre vécu, les rapprochements que je fais entre la recherche de mon clown intérieur et ma pratique psychomotrice en libérale. Aussi, je me propose de rendre compte de ma réalité professionnelle d’aujourd’hui en gardant autant qu’il m’est possible l’état d’esprit clown. Vous aurez donc affaire à un témoignage non seulement éminemment subjectif mais aussi délibérément naïf.
Cette intervention a été l’occasion pour moi de faire le point de deux grandes passions de ma vie. Jusqu’à maintenant, j’ai tenu à distance respectable ces deux champs d’activité, prenant un grand soin de ne pas les confondre. Aujourd’hui plus encore qu’hier, je mets une grande rigueur à ne pas mélanger les genres.
Autrement dit, dans mon exercice clinique quotidien en libérale, je ne chausse jamais mon nez et je n’utilise absolument pas la médiation clown dans mes accompagnements. Pourtant, je reconnais l’influence considérable qu’exerce mon parcours théâtral et psychothérapique sur la manière dont je perçois les situations cliniques. C’est bien cette perception, bien singulière que je me propose de partager et d’interroger avec vous mais aucunement mon savoir-faire de clown et de psychomotricien.
C’est la raison pour laquelle je fais le choix de ne pas illustrer mon propos de vignettes cliniques mais simplement de faire part des présupposés de ma clinique en distinguant à chaque fois le jeu de clown de ma pratique de psychomotricien en libéral.
- Je développerai mon exposé autour de mon parcours pour mieux signifier les écueils que je rencontre.
- Dans une deuxième partie, je m’appuie sur les trois attitudes de Carl R Rogers pour souligner ce qu’il y a de commun entre le jeu de clown et la posture d’un psychomotricien en exercice.
- Les interrogations de la troisième partie sont des réflexions personnelles et des pistes de réponses aux problématiques que j’aurai préalablement énoncées.

Mon parcours, mes représentations du métier, mon clown

Mon parcours

Ce n’est que depuis septembre 2003 que j’ai repris une activité de psychomotricien. Vous constatez que c’est tout à fait récent. J’avais fermé la porte d’un exercice clinique en 1989 pour me donner une chance de carrière théâtrale. Ainsi, pendant plus de 13 ans, j’ai totalement délaissé mes premiers amours pour me consacrer au théâtre mais aussi à la formation d’adultes. J’ai obtenu mon diplôme d’état en 1983 à Marseille dans l’école dirigée par le Professeur Soulayrol et Marcel Rufo.
Les deux postes les plus importants que j’ai assurés ont été dans un CASMP d’enfants trisomiques près de Grenoble (pendant deux ans et demi) et dans un foyer de vie pour adultes handicapés mentaux de la région parisienne (pendant cinq ans). Les autres postes, bien que très formateurs ont été de brèves missions, de 2 à 6 mois, toujours en institutions.
Pendant mes années au foyer de vie qui était un poste à mi-temps, j’ai parallèlement fait une école professionnelle de théâtre. C’est là que je fais la connaissance de mon clown. Durant toutes ces mêmes années, j’obtiens également une licence puis une maîtrise d’études théâtrales que je complèterai plus tard par un DEA d’arts du spectacle. Je me forme également à l’approche du Bataclown, approche caractérisée par un grand respect de la personne dans l’apprentissage des registres du jeu de clown. Je complèterai ma formation clown par d’autres influences.
Dans le cadre de la formation continue de mon travail de psychomotricien, je me forme à l’art et thérapie avec L’Institut National d’Expression de Création, d’Art et de Thérapie de Jean Pierre Klein.
Dès que j’ai l’opportunité de travailler comme comédien professionnel, je démissionne de mon travail de psychomotricien pour me consacrer à mon activité de comédien. Je vais tourner pendant deux ans avec la compagnie « les trois chardons » mais comme je ne souhaite pas m’enfermer dans le théâtre pour enfants, j'entreprends une formation professionnelle de mise en scène dans la classe de l’école internationale de Pierre Debauche et Françoise Danell. Je suis désormais en mesure de monter mes propres projets, je les réalise, un temps, un temps trop court.
Car être comédien, metteur-en-scène, c’est surtout un statut, celui d’intermittent du spectacle et mes cachets deviennent plus rares. Comme parallèlement, j'interviens de plus en plus à l’université d’Evry dans les modules, expression, communication, soutenance de projet et comme je suis désormais père de famille, je préfère assurer. Aussi je décide de retourner moi-même à l’université pour faire un DESS en sciences de l’éducation, option formation d’adultes. J’abandonne progressivement le théâtre, l’aventure professionnelle n'aura duré qu'un peu plus de 10 ans.
Le DESS obtenu, je suis recruté par un Gréta (formation d’adultes de l’éducation nationale) pour coordonner une antenne spécialisée dans les formations du secteur médico-social (auxiliaire de puériculture, de gériatrie, préparation aux concours, élaboration de projets, plate-forme d’insertion). Mon bagage de psychomotricien m’aide beaucoup dans le face-à-face pédagogique et dans mes rapports avec les formateurs. En revanche, mon expérience d’homme de théâtre est difficilement compatible avec la mentalité de l’éducation nationale.
Comme mon statut de contractuel au gréta reste précaire, je décide de tenter l’aventure de formateur-conseil en indépendant. Je déménage en Savoie en 2001. Les missions qui me sont confiées sont importantes et intenses. D’abord dans la formation de formateurs, puis comme chargé de mission à la sauvegarde de l’enfance, puis une étude relatives à la création d’un centre ressources pour les personnes cérébro-lésées, enfin comme responsable pédagogique de la filière d’éducateur spécialisé de l’école de travailleurs sociaux d’Annecy.
Après plus de 13 ans d’interruption, je décide finalement de reprendre une activité de clinicien. J’ouvre mon cabinet en 2003 à Aix-Les-Bains avec l’aide précieuse de ma compagne, elle même psychomotricienne, psychothérapeute et formatrice en libérale depuis de nombreuses années.
Actuellement, je mène une double activité : celle de thérapeute en psychomotricité et celle de formateur. J’interviens principalement avec deux organismes. Actif formations avec des stages comme : gestion des conflits, le jeu de clown, approche du handicap, l'épuisement professionnel, la sexualité en institution... et avec l’IFSI de Savoie dans différents modules comme l'analyse de la pratique et des enseignements de psycho comme les mécanismes de défense dans la relation soignant/soigné...
Toutes ces cordes à mon arc ne doivent pas pour autant donner l’impression que je suis au dessus des contingences matérielles. Je rencontre de véritables difficultés financières et il n’est pas du tout impossible que je sois amené à fermer mon cabinet. Mon parcours reste marqué encore aujourd’hui du sceau de la passion et de la précarité, goût que j’ai déjà connu par mes activités d’homme de théâtre. Des personnes bien avisées me disent que ce sont là, des caractéristiques propres de ceux qui cherchent à créer et que de toutes les façons mon vécu engendrant ces répétitions, je rebondirai, une fois de plus ! Certes, mais aujourd’hui ces caractéristiques me lassent et m’amène moi aussi à en avoir assez ! Ce qui n'est pas du tout apprécié... par mon clown !
Je ne serai pas tout à fait complet si j'oubliais de mentionner pas que tout ce parcours de psychomotricien, d’homme de théâtre et de formateur est également nourri de mes propres expériences de thérapie et de père de famille. Mes choix psychothérapiques sont orientés très clairement vers une psychologie non dogmatique et créative. En effet, je me réclame du courant des démarches humanistes expériencielles. C’est dans cette sensibilité que je suis moi-même formé à la psychothérapie. Voici donc les grandes lignes de mon parcours personnel et professionnel qui me semblaient importante de nommer pour préciser d’où je parle et ce qui m’autorise à aborder ce thème.

Mes représentations du métier

Comme cela fait seulement 4 ans que j’exerce comme psychomotricien en cabinet, j’aimerai vous faire partager comment mes représentations et ma perception du métier se sont modifiées au cours de ce parcours de plus de 13 ans.
- Je me souviens qu’à la fin de mes études et jusqu’à ma démission du foyer de vie, les débats qui nous animaient en tant que psychomotriciens étaient de savoir si notre métier était plus proche de la rééducation ou de la thérapie, comme si ces approches s’opposaient et ne pouvaient se rejoindre dans une pratique véritablement cohérente.
- Je me souviens de la noblesse qui se dégageait de nos propos, nous qui nous réclamions tenant de la thérapie mais je me souviens aussi de notre grand désarroi au regard de l’exercice de la relation thérapeutique et de l’écoute dès lors que nous mettions notre corps-en-jeu.
- Je me souviens des débats farouches qui nous agitaient lorsque nous évoquions l’identité du psychomotricien et la crédibilité de notre profession au regard des équipes, des institutions, du corps médical, véritable reconnaissance seulement si nous rattachions à notre titre une autre fonction. Psychomotricien-psychologue, psychomotricien-psychanalyste, psychomotricien-sophrologue, psychomotricien spécialiste d’une médiation corporelle, comme si la seule dénomination de psychomotricien n’était pas suffisante en elle-même, à la fois pour nous professionnel mais surtout pour les autres professions de santé.
- Je me souviens avoir conclu mon mémoire du DE en signifiant que le réel, l’imaginaire et le symbolique étaient mis en jeu simultanément et que chaque catégorie renvoie à des représentations distinctes. Je ne savais pas alors que j’allais cheminer et ruminer cette réflexion jusqu’à aujourd’hui, tant comme psychomotricien, que comme clown mais aussi comme formateur-conseil.
Je me souviens de tout cela et j’ai la forte impression que rien n’a vraiment changée. En revanche, je ne perçois plus du tout de la même manière l’environnement social et professionnel dans lequel nous exerçons aujourd’hui.
Autant j’ai retrouvé intact mes sensations cliniques, sans doute même exacerbées par cet immense détour personnel et professionnel, autant j’estime que le paysage social, culturel, professionnel de notre métier, s’est profondément transformé.
Comme si je ne reconnais plus les pièces de la maison dans laquelle j’ai grandi. Je fais référence à une certaine radicalisation des points de vue relatives à la médecine psychosomatique, à l’avènement de concepts comme les compétences parentales, au dépistage des troubles des conduites chez les très jeune enfants, à la montée en puissance de l’évaluation des actes de soin, à l’essor considérable du supermarché du bien-être et l'explosion de d’outils et de méthodes psycho-corporels.
En somme, je constate que de l’intérieur le métier est animé par les mêmes débats mais que l’influence extérieure, ce qu’il est convenu d’appeler une mutation de société, exerce une pression considérable sur nos pratiques. C’est bien ces pressions que je cherche à nommer pour y apporter une réponse et me positionner comme psychomotricien. J’y reviendrai dans la troisième partie.

Ce que représente pour moi le clown

Je reconnais m’être éloigné de mon clown, aussi si vous le voulez bien, j’y reviens pour témoigner ce que représente ce personnage pour moi. Alors de quel clown s’agit-il ? Et pourquoi ce personnage me touche t-il autant ?
La recherche de son clown intérieure est celle qui est l’héritière de la tradition théâtrale, désormais bien éloignée du clown de cirque traditionnel. Ce clown est solitaire. En lui, l’Auguste et le clown blanc ne font plus qu’un. Clown de théâtre donc, pour signifier que nous avons affaire là à un registre de jeu particulier (play) sur lequel je vais revenir, inscrit dans un cadre régie par les règles du jeu de l’espace scénique (game) et plus spécifiquement de l’improvisation. Le travail théâtral n’a pas ici une finalité spectaculaire même si cela peut y mener. Le travail théâtral est surtout entendu comme l'art de la relation et par là-même comme l’art de la transformation.
Vous aurez compris que se mettre en quête de son clown, ce n’est pas apprendre à faire le pitre, c’est ne pas chercher à faire rire, c’est rester en contact avec le sensible qui nous anime, c’est lâcher les stéréotypes qui nous habitent pour apprendre à découvrir notre vulnérabilité, c’est accepter d’en jouer pour finalement reconnaître que c’est aussi là que réside notre humanité.
Ce que j’aime dans cette recherche, c’est que « le clown n’existe pas en dehors de l’acteur qui le joue » et que de ce fait ce personnage imaginaire nous invite à modifier le rapport que nous entretenons avec nous-même pour aller vers plus de tendresse, vers plus de risque aussi ! C’est dans ses paradoxes que l’on trouve sa propre vérité clown.
Cette forme d’expression, où il s’agit avant tout de laisser libre cours à nos impressions primaires et à notre imagination, au sein même de la gestalt théâtre, espace de réflexion par définition, est d’une infinie richesse, d’une immense rigueur et tout ça en s’amusant. La bonne humeur comme condition de développement et le rire comme indicateur de nos progrès. Aussi complexe que la simplicité, aussi impossible que soigner ou éduquer ! Force est de constater que c’est ça que j’aime !
Vous aurez encore compris que trouver son propre clown, ce n'est pas se contenter d’un savoir-faire technique plus plutôt de se laisser habiter par « l’état d’enfance », état où cohabite la solitude, l’insouciance, l’enthousiasme, la peur, le besoin de sécurité, la recherche de règles et leur remise en cause.
En référence à cet état, j’espère faire clairement entendre que je suis bien vivant, avec les inconvénients extérieures de la précarité mais avec ses avantages intérieures de ce travail de conscience passionnant et jamais achevé...

Les attitudes de la relation d'aide et ma posture professionnelle

Un état d'esprit : entre l'ancien et le nouveau

Je vais maintenant aborder les attitudes communes au jeu de clown et celle du psychomotricien que je suis.
Je choisis évidemment le terme d’attitude en référence à Carl R. Rogers pour insister sur le fait que la notion d’attitudes est avant tout pour moi une posture intérieure qui nous introduit aux confins du geste et du mouvement, le corps engagé dans sa globalité, comme un état d’esprit saisi photographiquement.
En reprenant la terminologie Rogérienne, je dirai que l’atout essentiel du clown est d’être animé par la « tendance actualisante ». Il ne vit qu'au présent et c'est ce qui l'amène à sans arrêt chercher le nouveau. C’est un insatiable curieux qui est peu préoccupé par les règles de bonnes conduites, il agit au plus près du vécu de son moment présent.
En même temps, il est le vecteur de « la tendance formative », c’est à dire qu'il est porteur de tout ce qui nous a conditionné, tout ce vécu héritage de notre histoire qui nous empêtre dans des schémas du passé que nous n’arrivons pas à dépasser.
Je faisais référence plus haut à une réflexion qui continue d’être présente en moi, à savoir que le réel, l’imaginaire et le symbolique sont mis en jeu simultanément mais qu'ils sont pourtant distincts. Et bien le clown incarne par son jeu ces trois catégories. Je ne suis pas sûr que Jacques Lacan ait apprécié le rapprochement et pourtant le jeu de clown exprime en même temps, du réel, de l’imaginaire et du symbolique.
Entendons donc à la manière Lacanienne, la phrase « le clown incarne par son jeu ces trois catégories ». Il est ces trois catégories par son je, c’est à dire par son moi ! Le clown témoigne de ces trois catégories de par sa dynamique et de par les caractéristiques de son comportement, il re-présentifie nos forces traumatiques, il les actualise et par là-même, il nous offre l’opportunité de les transformer en force de vie.
Dit autrement et plus simplement, le clown cristallise autour de son personnage la possibilité d’accepter nos humaines imperfections de manière toujours plus satisfaisante.

Le regard positif inconditionnel

Alors quel rapport tout cela entretient-il avec la thérapie psychomotrice en libérale. Et bien, la priorité que j'accorde à l'ici et maintenant de la situation clinique et la manière dont je considére le symptôme de l’enfant qui consulte avec ses parents. Mon point de vue est que ce symptôme est la meilleure façon pour l’enfant de faire-face à son environnement, la seule solution qu'il a trouvé pour grandir.
Ainsi à la fois, le symptôme est signe de déséquilibre, de souffrance qui touche l’image du corps, et en même temps, son trouble psychomoteur est comme une recherche d’équilibre de l’enfant et de ses parents dans les rapports qui les lient. L’enfant étant pris entre ses désirs d’individuation et les désirs parentaux intériorisés.
Dit autrement, l’enfant et ses parents sont partagés par l’ambivalence des désirs fusionnels qui se joue à travers la séduction physique, affective, intellectuelle, morale et les désirs d’identité, d’indépendance, de liberté qui s'actualisent à travers l’agressivité, l’opposition, la créativité, la domination. C’est cet équilibre-déséquilibre de part et d’autre, mal approprié à l’intégration d’une vie sociale, scolaire, familiale et psychique que je vais accompagner au cours de la thérapie psychomotrice.
Petite remarque qui me tient à coeur, je m’inclus dans cette dynamique d’équilibre-déséquilibre au regard des limites de mes connaissances, des particularités de mon histoire de vie, de mes difficultés matérielles. Ce qui revient à dire qu’en tant que thérapeute, je m’expose comme outil de soins en étant attentif aux résonances qui existent entre mon vécu et la situation rencontrée.
Mais si j’en reviens au symptôme, je l’envisage comme une création, certes inadaptée mais qui est le signe d'une volontée de faire grandir la relation parent-enfant, comme un conflit à surmonter de part et d'autre. Conflit de l'enfant dans sa difficulté à faire entendre à ses parents un vécu qui l'encombre, et d'autre part, conflit des parents qui se sentent impuissants à aider leur enfant dans la souffrance qu'ils ont perçu. Le sens du symptôme est donc pour moi à chercher dans la manière dont je peux les aider à améliorer leur communication. Et c’est précisément là que l’on rejoint toutes les insuffisances et les ressources du clown.
Ce que je cherche à illustrer par ce point de vue, c’est le nécessaire regard positif inconditionnel que j’adopte quand je reçois en première consultation. Que me donne à voir l’enfant et ses parents lors de l’énonciation du mal-être ? Qu'est-ce qui me touche dans la manière de chacun de témoigner ? Comment est-il possible de bénéficier de l’énergie de ces premières consultations pour explorer les désirs, les valeurs, les croyances de chacun sans entrer dans des jugements et projeter mon propre système de valeur ? Comment profiter de cette situation diagnostique pour à la fois tisser un partenariat avec les parents (sans qui aucun changement véritable ne pourra se pérenniser pour l’enfant) et éclairer les zones d’ombre de leur relation avec leur môme ?
Ma posture de thérapeute en psychomotricité cherche donc à tendre vers ce regard positif inconditionnel, une indispensable bienveillance comme l’état d’esprit clown, c’est à dire naïf, en recherche (sans savoir préconçu), libre, sensible, imaginatif et sans complaisance.
Bien évidemment, au cours de la poursuite de la thérapie, je m’appuie sur ces énonciations de départ pour tenter de développer un espace transitionnel entre l’enfant et moi, mais aussi entre les parents et moi par l’intermédiaire des consultations de guidance parentale. C’est l’histoire de ce double accompagnement qui fait le soin.
Histoire qui s’appuie sur les investissements du début de la thérapie, sur les contenus émergents en séance comme sur ceux liés aux situations de la vie quotidienne, sur les échanges avec les autres partenaires comme l'école, les structures de médico-sociales.

L'empathie

La deuxième attitude que je voudrais nommer comme filtre de ma perception est bien sûr l’empathie. Cette qualité, bien plus connue dans notre secteur d’activité est pourtant souvent mal appréciée. Autant le regard positif inconditionnel est pour moi le postulat de départ de l'accompagnement, autant l’empathie se développe, s'affirme et s’affine au cours de la thérapie, notamment par le dialogue tonique.
J’ai l’habitude de présenter l’empathie en signifiant qu’elle est cette capacité de ressentir ce que l’autre ressent en restant à sa place. C'est à dire parvenir à entrer dans le cadre de référence sensible de l’autre sans m’oublier, sans perdre contact avec mes propres ressentis, ma fonction, mes valeurs. Pour moi, la véritable compétence empathique tient à mon aptitude à accueillir la souffrance de l’autre sans le juger ou bien en lui signifiant mes limites dès lors que cette souffrance met en péril le cadre thérapeutique, qu’elle menace autrui, la personne elle même, ou moi. C’est cette empathie là qui me sert à faire alliance avec l’enfant, qui me permet de comprendre son monde, d’approfondir les jeux. Cette empathie est le lien vivant qui nous lie. C’est elle qui sera le fil conducteur de ma parole dans ma relation avec ses parents au cours des séances de guidance parentale.
Alors comment cette empathie rejoint-elle le clown ? Et bien, elle est tout simplement sa façon privilégiée de rentrer en contact avec le monde. Nous avons l’habitude de dire (avec le Bataclown) que « le clown est un empathe professionnel » et ceci pour insister sur cette manière particulière de tisser la relation avec l'autre mais aussi avec l'environnement.
Par le fait que le clown est d’abord un grand affectif qui nous montre comment il vit les choses, il va se laisser altérer par tout ce qui l’entoure les actes, les images dans sa tête, les sentiments et émotions qui le traversent. En ce sens, il va privilégier la répétition et cherche à faire l’unité, pour ne pas dire la fusion, avec tout ce qu’il perçoit et éprouve. Cette possibilité d’identification avec les atmosphères, les partenaires, les états, les accessoires, il peut en jouer jusqu’à la démesure.
Comme ce qui guide le clown est avant tout le principe de plaisir, il va pousser cette adhésion sans se préoccuper outre mesure de l’impact de son ressenti sur son environnement. L’important pour lui est avant tout de se nourrir de ces éprouvés et de faire feu de tout bois, de faire jeu de tout. Objectivement parlant, le clown n’est pas vraiment intelligent, par contre, c'est un génie de la relation parce que même dans l'excès, il reste bon.
Cette empathie primaire n’a pas ici de limite, elle emporte tout sur son passage et elle est à distinguer d’une empathie secondaire qui elle permet un certain recul avec les affects et les représentations mentales.
Nous retrouvons là les deux pôles du jeu de l’acteur, l’identification et la distanciation. Repères indispensables pour un psychomotricien en exercice. Distanciation qui se signifie dans le jeu de clown par la règle du « regard public » et la possibilité d’inscrire une « rupture » dans son propre jeu. J’y reviendrais un peu plus loin.
Vous aurez compris que je me sers de l'empathie secondaire pour mettre en œuvre le dialogue tonique. Ce premier vecteur de la communication avec le monde est un moyen privilégié pour me faire une idée de ce que l’enfant ne peut pas dire, ni écrire, ni dessiner, des fantasmes qu’il exprime inconsciemment dans son agir. Je me servirai de ce vécu pour faire entendre aux parents dans les consultations de guidances parentales les limites auxquelles se heurtent leur enfant.
Je tiens ici à citer in extenso André Lapierre et Bernard Aucouturier avec qui je n’ai jamais travaillé directement mais dont la lecture des livres rejoint véritablement ce vers quoi ma pratique tend.
« Le corps du thérapeute (par le dialogue tonique) est le lieu du théâtre de l’autre, la scène sur laquelle se jouent ses fantasmes. Théâtralité dont il est à la fois l’acteur docile et le spectateur attentif. A ces fantasmes, il apporte la complémentarité qui va en révéler le sens. Le corps du thérapeute devient miroir des fantasmes de l’autre, un miroir qui ne renvoie pas à l’image réelle de l’autre mais à l’irréalité de son image, à son image fantasmatique et au complément de cette image. En ce sens nous pouvons dire que ce lieu (le corps du thérapeute par le dialogue tonique) est « l’autre face du miroir ».

La congruence

Il me reste à évoquer la troisième attitude de Rogers, à savoir la congruence. Si la bienveillance est le postulat de départ et qu’elle engage un regard positif, qui se veut inconditionnel, que l’empathie est l’outil privilégié d’accompagnement de la thérapie avec l’enfant, la congruence, elle, engage ma parole. Elle va me servir de repère dans la conduite à opérer avec les parents au cours des consultations de guidance parentale.
Je rappelle que le mot congruence vient du latin congruus, traduit par « qui convient ». Ainsi, je me mets dans l’attitude d’apprécier ce « qu’il convient » de faire entendre aux parents de cette dramaturgie évoquée plus haut. Pour autant, mon rôle consiste surtout à dédramatiser des situations familiales complexes, de manière à ce que, dans la confiance réciproque, nous puissions évoquer le comportement de leur enfant et faire le point sur leur difficultés ou non à essayer de nouvelles conduites éducatives.
Les séances de guidance parentale sont un espace de parole proposé aux parents, inscrit dans l'espace/temps de l'accompagnement, pour déposer (et accueillir) les éprouvées douloureux, pour qu'ils partagent leur histoires et leurs convictions, pour comprendre avec eux le sens des symptômes. En somme, ces séances sont une tentative de symbolisation de ce que leur enfant vit avec eux à travers moi.
C’est une manière de les impliquer pour rendre compte des mécanismes à l'oeuvre dans la relation parents-enfant. C’est donc là aussi (et surtout) un immense travail d’écoute et de respect du vécu des parents et de l’enfant pour que cette parole qui s’échange entre nous puisse être relayée chez eux de manière constructive.
La congruence est aussi définie comme la tendance "à dire ce que je fais et à faire ce que je dis". C'est la recherche de cet accord, jamais atteint, que je cherche à explorer avec les parents.
Dans la pensée Rogérienne et dans la mienne, la congruence est liée à l’authenticité du thérapeute. Il me semble que cette notion reste suspicieuse pour un bon nombre de psys. Je le déplore. En effet, je considère qu’il est de ma responsabilité de thérapeute de tendre vers le plus de cohérence possible, par rapport à ce que me donne à vivre l’enfant en consultation individuelle et par rapport à ce que j’en traduis aux parents lors des consultations de guidance parentale.
C’est cela pour moi la congruence, la recherche de cette accordage entre l’enfant et moi, ses parents et moi, afin qu’eux-mêmes puissent mieux s’accorder. L’authenticité renvoie pour moi à la libre circulation de cette parole sensible.
Rogers nous précise que « avant tout, il faut être proche de ses sentiments et capable d’en être conscient. Ensuite, il faut prendre le risque de les exprimer tels qu’ils sont en nous, sans les déguiser en jugements et sans les attribuer à autrui ».
Dès lors que j’accepte vraiment les sentiments et les pensées qui sont les miennes et qu'en même temps je peux accueillir les peurs des parents, non seulement, les mécanismes de projections sont moins puissants mais ils peuvent être conscientisés. Chacun a moins besoin de se défendre, de se justifier et par là-même, le sens peut émerger. Les mots justes affleurent à ma conscience. Ce sont généralement des mots simples qui ne cherchent pas à expliquer, qui constatent, qui étonnent, moi y compris.
Le rapprochement de cette attitude avec le jeu de clown est pour moi évidente. En effet, avec le clown nous ne pouvons pas être dans un « faire semblant ». C’est là son originalité par rapport au théâtre classique où on apprend à composer un personnage. Le clown lui traduit au public instant après instant les sentiments, émotions, impressions qui l'habitent. Il ne compose pas, il donne à voir ses états, ses contrariétés, ses rêves.
L’acteur-clown ne doit surtout pas jouer un rôle, mais laisser surgir l’innocence qui est en lui et qui se manifeste par des envies ou un flagrant délit de faiblesse, parfois à l’occasion d’un « bide ».
Même si cette capacité repose sur les ressorts des mécanismes de défense du moi, que l'acteur-clown apprend à reconnaître, le jeu de clown lui n’est en rien psychologique. Il tire vers le burlesque ou vers la tragédie mais certainement pas vers le drame. En s’impliquant sincèrement dans ce qu’il entreprend et en étant proche des retombées de ses humeurs par ses tentatives répétés d’échec et de réussite, l’acteur-clown se présente tel qu’il est, maladroit mais authentique, et c’est cela qui nous touche véritablement et qui est valorisé par nos rires.
Je rappelle qu'en situation d'apprentissage (les stages de découvertes de son propre clown) a été posé initialement un cadre de sécurité où les comparaisons et interprétations ne sont pas autorisées. L’acteur-clown sait qu’on ne rit pas de lui mais à travers lui. Son propre clown naît de la reconnaissance de son imaginaire refoulé qu'il met en musique par la prise en considération du public, du partenaire, du thème de l'improvisation.
Par ailleurs, en étant en même temps, pleinement dans l’imaginaire et dans la réalité, comme les enfants le sont quant ils jouent, être authentique n’exclut pas la distance qu’on peut avoir avec les situations. L’acteur-clown, contraint à "la règle du regard public", nous fait partager d’instant en instant, par ses mimiques et sa gestuelle, le rapport qu’il entretient avec le monde concret qui l’entoure. Par le maintien de ce contact et la prise en compte des réactions du public, l’acteur-clown se laisse guider autant par ses émotions et sentiments que par la réalité de la situation qu’il rencontre dans l'ici et maintenant, par la logique poétique du déroulement de l'improvisation.
« Finalement, la valeur thérapeutique de l’expression clownesque ne se limite pas à la révélation ponctuelle de telle ou telle émotion ou de telle ou telle image, mais aussi dans le fait qu’elle se trouve structurée dans une logique propre à la personne qui aidera son personnage à se révéler non pas seulement dans son émotivité mais aussi dans l’action dramatique ».
Pour moi, c’est précisément à cet endroit que réside la différence fondamentale du jeu de clown avec le psychodrame. L’imaginaire ayant autant de valeur que la réalité qui se construit au présent, l’acteur-clown est un chercheur qui s’autorise à se laisser embarquer dans toutes les aventures qui se présentent à lui. C’est même ce qu’il y a de plus intéressant pour lui et pour le public.
Car après avoir valorisé la montée en puissance des états qui l'habitent, lorsque ces éprouvés arrivent à saturation, le jeu de clown autorise la rupture avec les sentiments et émotions en jeu, avec ceux de son partenaire, comme une prise de distance, en direct face au public, pour mieux traduire les mouvements de conscience.
Le jeu clown se retrouve renforcer et l’acteur a dédramatisé une situation imaginaire qu’il a lui même co-construite. Parce que l’acteur-clown assume sa vulnérabilité et sa puissance sans les ignorer ou les attribuer à autrui, nous sommes amenés à partager avec lui « la vérité de la relation, fondée sur la clarté de la flexibilité des émotions » et ceci d’autant plus que le public reste un partenaire permanent, comme le témoin de sa vérité intérieure.
Et si l’appprenti-clown ne parvient pas toujours à reconnaître ses véritables ressentis, à sentir ses résistances ou ses atouts, à identifier la particularité du registre du jeu clown, une verbalisation après jeu contribue à conscientiser comment la personne peut se rapprocher d’elle-même ou explorer lors d’une prochaine improvisation de nouvelles formes de création de soi.
Bien qu’il existe une expression qui dit « la vérité sort de la bouche des enfants », l’acteur-clown est loin d’être un enfant, c’est même un adulte, pleinement responsable de ses paroles surtout de celles qui lui échappent !
La congruence implique la reconnaissance de ses véritables sentiments, la recherche d’un rapport le plus authentique avec soi, avec les autres et leur traduction en mots justes en adaptés à la situation. C’est bien d’un accord avec sa propre parole dont il est question puisque toute la personne y est impliquée.

Des interrogations en miroir et mes reflexions actuelles

Mes réflexions

Bien évidemment, les trois attitudes de Carl Rogers (regard positif, empathie, congruence) sont intimement articulées entre elles. De la même manière que les trois catégories, le réel, l’imaginaire et le symbolique se rejoignent dans la figure du nœud borrhoméens chère à Jacques Lacan. Je me demande si « le vécu de l’instant présent » ne serait pas le point commun à ces deux trilogies tant pour le jeu de clown que pour la thérapie psychomotrice ?
Au regard des problématiques soulevées dans ma première partie, je voudrai maintenant vous faire partager mes réflexions actuelles.
En tant que psychomotricien en libéral, je vis de nombreux paradoxes (normal, me direz vous pour un acteur-clown ! ). Je constate que ma seule activité clinique de psychomotricien me permet difficilement d’exister dans la cité. En effet, mon métier reste comme un point aveugle pour un nombre important de soignants et d’éducateurs ou bien comme un mystère pour bien d’autres professionnels. Pourtant, je constate en même temps que l’approche psychomotrice répond tout autant à une réalité clinique qu’à une nécessité sociale.
Je continue à me demander à quoi et à qui sert ce déni ? Car, si comme il est convenu de le dire, la psychomotricité est une approche relationnelle à médiation corporelle dont le but est d’aider la personne à harmoniser les fonctions psychiques et corporels, en rétablissant une libre circulation entre les niveaux moteur, émotionnel et la représentation mentale et qu’elle utilise pour cela les acquis de nombreuses sciences, méthodes et outils qu’elle est donc multi-disciplinaire, alors son inter-disciplinarité ne serait-elle pas au cœur des débats de fond de notre société ?
Alors que s’opèrent les mutations que l’on connaît, je constate également que l’élaboration théorico-clinique de la psychomotricité a atteint aujourd’hui une maturité certaine, que bien des professions pourraient nous envier, mais que cette élaboration reste un enjeu pour de nombreuses professions, entre autres psys, enjeu qui englobe et dépasse selon moi la problématique de la reconnaissance à part entière d’un corps de métier.
Cet enjeu ne serait-il pas précisément fondé sur l’égale importance des dimensions expérientiels et réflexives tant en éducation qu’en thérapie ? Si c’est le cas, alors cette problématique est tout autant d’ordre épistémologique que politique. Il me semble important de se pencher sur cette question car les choses évoluant très vites, je ne serai pas étonné que la psychomotricité relationnelle dans laquelle je me reconnais se fasse dépasser, c’est à dire qu’elle perde son autonomie déjà très relative.
Si nous sommes d’accord pour reconnaître que la fonction psychomotrice s’appuie sur toute une dimension imaginaire du corps et de l’agir, dimension largement influencée par les représentations que se fait une société de l’usage du corps, alors j’estime qu’aujourd’hui cette dimension imaginaire du corps et de l’agir se réduit comme peau de chagrin et qu’il convient pour moi d’affirmer ma singularité.

Face aux pressions des réponses

Aussi, de la place que j’occupe en libéral mais aussi comme clown et consultant-formateur et parce que je suis attaché à une certaine idée de l’éducation, du soin et de la culture, je constate que trois pressions s’exercent de plus en plus sur ces activités.
1. De la même manière que je considère que l’art n’appartient pas aux artistes, j’estime que la santé n’est pas un marché dont la relation humaine serait un sous-produit captif à certaines professions. La tentation est grande, voire même inévitable dans notre univers marchand de vouloir avoir sa place et par là-même de désirer s’approprier une compréhension de notre intériorité (généralement comprise sur le modèle médical du 19ème siècle).
C’est pourquoi, je crois essentiel de rappeler que nos professions de la relation se fondent d’abord sur des principes déontologiques qui devraient nous amener à collaborer avec le secteur public en particulier pour défendre précisément une même éthique plutôt que d’être en rivalité.
A ce titre, les effets pervers de la marchandisation de l’acte de soin sont un réel danger pour tout le monde. L’approche psychomotrice en libéral et les différentes pratiques qu’elles recouvrent, n’est-elle pas le garant que certaines valeurs ne sont pas négociables parce qu’il est précisément question d’éducation à la santé ?
2. Parce que l’usage de l’imaginaire fait partie à part entière de ma pratique, il m'apparait important d'être vigilant au regard des dérives sectaires qui touchent le supermarché du bien-être. Je récuse fermement la référence à certaines pensées magiques positives ou le recours au surnaturel qui existent dès lors que l’on s’intéresse à l’épanouissement de l’être humain.
Mais la meilleure réponse à apporter ne serait-elle pas de muscler la dimension poétique de nos pratiques et de développer des réseaux qui prendrait en considération les nouvelles demandes ? Car je crois effectivement qu’il existe de nouveaux besoins et désirs, dont il s’agit de véritablement comprendre le sens et qui sont entre autre la résultante de ce culte de la performance caractéristique de nos sociétés occidentales.
3. Pour moi, la compétence ne se cache pas derrière un discours d’expert. Celui-ci déshumanise la relation thérapeutique en mettant en avant un savoir qui nous éloigne encore plus de l'incontournable complexité des relations humaines. La véritable compétence ne tiendrait-elle pas plutôt de la capacité à être congruent pour aider la personne à faire émerger son "sens corporel". Il est de ma responsabilité de thérapeute de trouver les mots justes pour accompagner ou bien de faire part de mon impuissance à aider.
Irréductiblement cela passe pour moi par un travail d’analyse de sa pratique et la nécessaire reconnaissance d’une offre de soin diversifiée.

Conclusion

Si la psychomotricité m’a appris que le développement de l’enfant se fait selon trois étapes ; le corps vécu (agi), le corps perçu (senti), le corps représenté, et si le jeu de clown lui m’a permis d’expérimenter qu’il existe en chacun de nous un poète qui peut tirer de la force de ses insuffisances, je me demande si dans un cas comme dans l’autre, ce mouvement ne serait pas le même, mais inversé.
En psychomotricité : du corps vécu au corps représenté, dans l’apprentissage du jeu de clown : du corps représenté au corps vécu. En psychomotricité, le corps en mouvement vers la pensée, au théâtre, le jeu de clown comme un miroir qui laisse apparaître nos imperfections pour en rire ou pour le moins pour sourire de notre nature humaine.
Le jeu de clown serait alors la transposition théâtrale d’une dynamique de la conscience dans les rapports fondamentaux entre la personnalité et l’âme. La personnalité (ou l’ego) serait sur la logique, je fais tout pour m’en sortir, l’âme, elle suggère de lâcher-prise. L’ego serait identifié à la souffrance par et dans le corps, l’âme, elle « désirerait habiter le corps parce que sans lui, elle ne peut ni agir, ni sentir (Léonard de Vinci) ».
L’articulation de ces rapports entre l’ego et l’âme, nous ramène bien à la relation que nous entretenons avec ce qui nous dépasse et qui nous constitue. Le moi et sur-moi pour les Freudiens, l’ombre et le Soi pour les Jungiens, l’étant ou le dasein pour le philosophe Heidegger. Cette idée selon laquelle l’être humain serait à l’image du divin qu'il cherche à incarner. Projet par définition impossible mais moteur de la conscience individuelle et collective.
Le jeu de clown propose de partir à la recherche de ce moi idéal et/ou de cet idéal du moi en chaussant le plus petit masque du monde, un nez rouge, pour mieux démasquer toutes les illusions que nous pouvons entretenir avec nous même, avec les autres, pour être-mieux ensemble.
Pour mieux-être ensemble, c’est aussi le projet de l’éducation et de la thérapie psychomotrice, qui à l’instar de Winnicott nous invite à nous désillusionner en trouvant-créant des espaces et des objets transitionnels, afin de faire advenir… (les mots me manquent…) une réalité plus adaptée qui réponde aux véritables préoccupations de notre monde.
Et si le psychomotricien en libéral était le clown des acteurs du soin dans la cité ? Enfin… à Aix les Bains.

Bibliographie

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SYLVANDER Bertil, « Art et Thérapie » n°12/13, article « Rechercher son clown… se trouver soi même… », 1984.

Diaporama : Clown et psychomotricité : une histoire vécue